PAUL VALET

 

 

SOLSTICES TERRASSÉS

 

 

 

 

Frontispice de Jean DUBUFFET

 

 

 

 

 

 

Il m’a regardé dans les yeux, regardé d’un regard louche, rafistolé, souriant, médical. Je lui ai répondu par un regard de chien battu. J’étais trop abruti pour grogner et mordre. Et la journée commença par sa fin. C’est pourquoi il y eut tant de visites, tant de baisers périssables, avec leurs denrées. Ensuite, vers le soir, on ferma les volets pour nous protéger de nous-mêmes. Enfin, je commençais à respirer. Un brin de paix ... Subitement, la porte de mon cerveau s’ouvrit bruyamment, avec son grincement pénétrant. C’était pour l’Horaire. Mais mon cerveau l’emporta. Cette nuit-là, l’étreinte insatiable me berça convulsivement, jusqu’à l’aube innocente.

 

 

Bourdonnements obtus.

 

 

Toute sagesse est imbue de fatuité. Faste est la raison de la chute des feuilles.

 

 

Ils n’osent pas me dire qu’ils voient mon regard sombrer. Alors ils me tournent le dos et ouvrent très grand leurs paupières.

 

 

Simulacre du suicide. Dans la chambre en face ... On sort le suspect de profil. Il y a déjà du monde qui s’enfuit.

 

 

J’écoute le cri du silence qui n’admet aucun abandon. Peut-être, dans le creux de ma non-volonté, surgira mon premier visage. Sinon, il me faudra de nouveau réapprendre à parler, pour parler.

 

 

Quand tout est perdu, la perte exulte. Où suis-je à cette heure douloureusement rayonnante ?

 

 

Grognements.

 

 

Horloges voyantes ! Vents impeccables ! Écritures impalpables ! Cinq doigts de la main !

 

 

Craquements.

 

 

Entre la mémoire et l’oubli, il y a une zone neutre, démilitarisée et minée sournoisement de paroles muettes.

 

 

Brouhaha de mauvaise haleine.

 

 

J’ouvrirai mon cerveau au dernier venu. Des siècles ont passé par cette ouverture sans en entamer l’endurance. Ici gît le regard coupé net. La grande plaie est une plaie fructueuse. Oui, oui, dormir dans tes bras entêtés et robustes sans voir la lueur de la fin qui se meurt. L’inanité tiendra bon, malgré tout. L’heure des minutes et des secondes primordiales s’arrêtera dans mon cœur emballé. Dois-je avouer ma terreur ? Rien ne le justifie. Car je sarclerai soigneusement mon regard terminal : lierre grimpant jusqu’au ciel édenté. Le silence opaque se répand comme de l’encre. J’écrirai encore, mais je ne suis pas sûr d’échouer.

 

 

Soupirs désuets.

 

 

Ululements.

 

 

Les arbres se reflètent dans mes yeux. Une fine buée de larmes les recouvre. La vapeur grise de mon souffle monte lentement vers mes cheveux. C’est le calme immobile du lac, le soir. Le cauchemar quotidien s’est couché à mes pieds, en chien de fusil. Je n’attends de nouvelles de personne. Sans hier, sans lendemain, je me laisse envahir par mon corps somnolent. — Et subitement, des coups, frappés dans mon crâne, rompent mon apesanteur. MÉMOIRE ! Je me recroqueville autour de mon squelette, mon suprême abri.

 

 

Grabatisation alerte.

 

 

J’appuie sur l’accélérateur de l’angoisse.

 

 

L’horizon noir se rapproche à grands pas, les bras affamés comme une pieuvre.

 

 

Me voici devant vous comme une bête traquée. Brebis galeuse ou loup galeux ?

 

 

Ronflements cartilagineux.

 

 

Ma nullité supplie de ne pas insister, jalouser, atermoyer, mais de m’effondrer, sauvagement, comme un roc.

 

 

Crissements.

 

 

Couché, la folle sagesse me pénètre et me berce.

 

 

Tapage nocturne et péri-diurne. Oreilles accueillantes pour toute vitesse perforante.

 

 

Ça y est, le rictus.

 

 

Ma buée salvatrice a glissé de mes mains. Il faudrait plonger tout au fond de mon dire qui s’enfuit. Pourquoi se débattre contre l’oubli ? Pourquoi se débattre contre les traces qui se fanent ? Et cette mort hasardeuse que j’ai tant voulu repousser, — la voilà qui me happe. Et mon ombre invincible que j’ai tant voulu effacer, la voilà qui m’exhausse. — Nul n’est maître de ses vieilles ténèbres, et nul n’est maître de leur incandescence.

 

 

Beuglements de plus en plus confirmés.

 

 

Bouches quotidiennement édentées et brossées, je vous écoute. — Loques mentales au garde-à-vous.

 

 

De petits aliénés se mouchent en trombone.

 

 

Dans l’extrême ivresse, explose la sérénité des mots hésitants, flexibles, timides, apatrides. — Ruines accueillantes pour la marée montante de la sédition.

 

 

Jappements prolongés.

 

 

Les horloges braillent à chaque seconde sauvegardée.

 

 

Germination sanglante du futur profondément enfoui dans la terre d’impatience.

 

 

Chuchotements.

 

 

Ma musique intérieure a l’horreur des paroles qui se pressent sur mes lèvres entrebâillées. Car je sais que ce n’est pas cela le poème attendu. Il y a trop de bruit dans ces paroles lunatiques : bruit de verre que l’on casse. Je les ramasse à la main et les jette hors de moi. Elles reviennent, pénitentes, mais en vain. Voici l’avalanche des paroles illustrées contre lesquelles de nouveau il faudra me défendre. Je verrouille mes oreilles et ferme à double tour de clef mes lèvres impatiemment desséchées.

Ma musique intérieure est muette, sourde-muette. Elle ignore les images, les syllabes, les parfums. Immobile, silencieuse, elle attend d’être voulue et aimée, jusqu’à la mutilation de son être, pour accueillir le poème douloureux et dément.

 

 

Hauts de cœur. Jacassements monochromes.

 

 

Inavouable est la chance de la trêve cimentée avec des mains tremblantes. Tendresse de l’âge dépouillé de son âge. Amour déchu par l’excès d’amour. Oublis hallucinants dont les rêves sont des ombres creuses.

 

 

Gémissements fuyants.

 

 

Les aubes se brisent dans des verres d’eau minérale.

 

 

Braillements.

 

 

Chaque réveil est un rétrécissement douloureux. La dignité est une question de parade.

 

 

Glapissements galants.

 

 

Entre l’écoulement et l’écroulement de toute chose, il y a un abîme. C’est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel salut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle connue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et taraude ? Il n’en sait rien. Évadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l’être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

 

 

Huées savantes, avec chants de certitudes.

 

 

Rien n’était prêt pour l’obscure transition. Les tables étaient glabres et les chaises déplacées. Car le mourant sentait ce qu’il voulait : communiquer à la salle sa terreur. Ses joues étaient déjà creuses, pleines de barbe en broussaille. Sa langue pendait légèrement de côté. Ses yeux immobilisés regardaient la toile d’araignée suspendue au plafond. Les lèvres bleues se mouvaient dans un va-et-vient minutieux. — Puis il partit sans un souffle.

 

Les fenêtres se mirent alors à trembler furieusement de tous leurs carreaux et poteaux. Puis le silence devint gris et opaque. On porta le corps à la morgue, enveloppé dans des draps du lit renversé.

« C’est la soupe, c’est la soupe ! » s’écria l’infirmière.

 

 

Glouglou des urinoirs renversés.

 

 

Regard vert dans l’absence de prunelles. Coup de hache en pleine face intacte et souriante. — Pourquoi tant d’efforts pour une blessure piteuse ?

 

 

Fredonnements à petits pas et à perte de vue.

 

 

Il est bon d’ouvrir largement les volets de l’oubli pour accueillir les paroles vagabondes et ne garder que celles qui remplissent minutieusement les lacunes béantes du cerveau. Il appartient au silence d’accepter ce qui est perdu et de choisir ce qui est déchu. Le tri ainsi avancé, il faut entreprendre un nouveau ravage et décimer les paroles farcies des déchets du penser. — Attention aux mollesses passe-partout ! Ça grouille d’ombres bien-pensantes, de certitudes pourries. On les enjambe en tombant sans arrêt et en se relevant péniblement. — Surgie de la douce lenteur, la course effrayante recommence.

Chaque chute est fertile en murmures déchirés, en syllabes tailladées. Il n’y aura pas assez de fol espoir pour le poète ainsi mutilé.

 

 

Plaintes sans fin, sans couleur.

 

 

La dure mémoire se faufile entre deux rêves cousus de fil blanc.

 

 

Torpeur. Langueur fétide. Vertige apprivoisé. Le plafond s’élève comme un ascenseur. Monotonie intrépide.

 

 

Suçoires.

 

 

Ôte ta face comme un masque. Tu y trouveras ta deuxième, ta troisième, ta centième face, les unes plus luisantes que les autres. Car c’est la maroufle qui t’habite, te nourrit et te loge dans ton immeuble branlant de cent quarante étages.

 

 

Crépitements frontaux.

 

 

Ossements précoces, regards torves, amours lépreuses, cimetières verticaux, oui, il faudrait bien connaître vos chemins glorieux, pour devenir ce que l’on est de droit.

 

 

Claquements grisâtres avec clignements d’yeux.

 

 

Il n’y avait rien à faire contre la poussière. Cependant, bien avant l’aube, tout en bas de l’escalier, comme un dément triomphant, hurlait un puissant aspirateur.

 

 

Bêlements. Bafouillages.

 

 

Au Commencement n’était pas le Verbe, mais l’horreur du Verbe.

 

 

Hurlements accrus.

 

 

À droite, on toussait. À gauche, on soufflait. En face, on éternuait.

Subitement, une femme surgit du couloir, traversa la salle en courant, releva sa chemise de nuit et se jeta dehors, du dixième étage.

Je me précipitai et regardai par la fenêtre.

En bas, dans une mare de sang, souriait une poupée.

 

 

Chantonnements de passage.

 

 

La feuille blanche, si docile et si ferme, attend que je lui cède une partie de mon être, de cet être qui n’a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour penser. Et si l’extrême pudeur se dérobe à elle-même, c’est uniquement pour rester seule, à l’image de l’épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand j’écris, je me rapproche d’un dieu qui m’habite et me parle. Entreprise hasardeuse, et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c’est elle qui commande et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis minutieuses et de blattes besogneuses. Et s’il faut être hors de soi pour dévoiler sa détresse, l’écriture du poète serait sans recours. Et la feuille innocente en serait l’ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre les lignes pour prier.

 

 

Cercle noir dans les yeux et autour des orbites. Péril très subtil. Attention aux insectes.

 

 

L’invisible est trop vrai pour veiller sans arrêt.

 

 

Grises étendues. Sillons défraîchis. Lunaisons éteintes. Solstices terrassés.

 

 

Étranger à toute imposture, le délire avance en titubant. S’accrochant péniblement aux objets qui l’entourent, il réussit quelquefois à se maintenir debout. Ce qui marque ainsi son passage, ce n’est pas l’espace, mais le vide. — Nonobstant l’évidence, il passe, porteur d’un pli secret qui n’est destiné à personne. C’est une longue missive écrite dans une langue inconnue et qui ne sera sans doute jamais déchiffrée. Cependant, le délire connaît par cœur cette étrange écriture, mais il est incapable d’en parler. Porteur du feu et des cendres, il avance en pleurant.

 

Parkings mentaux aux pièges surprenants.

 

 

Tout un étage de lits qui pensent de travers. Malgré les traversins corrects et droits.

— Souriante est la rancune des bouches édentées.

 

 

Clameur rouge-brique.

 

Mon obstination éprouvait curieusement le contact avec mes mains tremblantes. La maladie ouvrait sa porte sur un naufrage de fous. J’y étais en partie seulement engagé. Mon autre moitié se réfugiait entre les lignes galopantes.

 

 

Horloges de mon temps. Horloges de leurs temps. Horloges de nul temps. L’imposture se coince. Cris de douleur lie-de-vin. La colère se casse en deux.

 

Sournoisement

vôtre ...

 

Carnac.

 

Ombres pétrifiées sans bras et sans jambes, et dont les yeux absents me pénètrent. Oui, j’ai vécu votre printemps, oui, j’ai vécu l’âge de votre âge, oui, je suis des vôtres, pierres levées. — Cependant, vos yeux me traversent avec un tout autre regard.

 

 

Quelquefois, le vent aux abois se niche dans l’arbre, comme une chouette.

 

 

Sifflements.

 

 

Dans un espace digéré où se meuvent des horloges, une cuillère tomba par terre, avec un bruit de tonneau vide qui dégringole l’escalier.

 

 

Mugissements.

 

 

Un nouveau-mort supprimé à la contre-visite du soir.

 

 

Vagissements.

 

 

Le lavabo, c’est bien fait pour la peau, pour la dureté de la peau, et non pour l’urine qui dégouline obliquement, obséquieusement.

 

 

Rots intensifs.

 

 

Halte-là. La promotion mentale s’arrête à cette porte. Danger d’effort.

 

 

Nouvel électro-encéphalogramme. Rhéo-encéphalogramme. Echo-encéphalogramme. Gamma-encéphalogramme. Isotopes. Isotopes injectés dans la partie postérieure du cerveau. Maxi-encéphalogramme. Maxi-super-encéphalogramme de haute fidélité. Tomo-densitométrie. Électro. Électro.

 

 

Barrissements.

 

 

Pas finie la guerre de mille ans.

 

 

Observe avec quelle infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis.

 

 

Ronflements substantiels.

 

 

La maladie nous égrène comme un chapelet.

 

 

Tintement des horloges enfouies.

 

 

Vous dites ...

 

 

Quand j’ouvris l’armoire, le ciel tomba sur moi, trempé dans l’eau des premiers soubresauts avec tout le fourbi de l’extrême sauvagerie. Un torrent violent de petites tenues, de bandages de femmes, d’ouate, de cravates, de soutiens-gorge en sueur, hosties de soie noire, mouchoirs, collants d’effroi.

 

 

Ambulances cosmiques.

 

 

Avant d’étrangler l’étrangleur, il faut lui arracher les yeux, tout doucement. — Haute est la parole à la tête tranchée.

 

 

Super-visite médicale. Le grand patron a déposé son épode. Mon cerveau a déposé son bilan. — Tout est à recommencer.

 

 

L’homme avachi, poète légendaire, dément triomphant, quelle main charitable me tendras-tu pour m’aider à sangloter innocemment ?

 

 

Une heure de gagnée. Une marge d’insécurité protégera le poème, à l’instar d’une cuirasse.

 

 

Silence étourdissant.

 

 

La blancheur humide de ton corps céleste m’envahit avec une rigueur désinvolte que le vent soulage. À travers le lierre qui te ronge, ô blancheur des blancheurs, tu étales généreusement ta lèpre innocente. Tu exultes, quand tu respires à travers les bras ensorcelés du sommeil qui te nourrit et t’affame.

 

 

Hoquets en cascade.

 

 

Ici, j’enterre mon passé dans une bière énorme, dans une fosse géante, pour accueillir honorablement l’avenir grimaçant.

 

 

Rires tonitruants.

 

 

Hallucinations béantes et fardées. Le néant bave. Sur mon pyjama.

 

 

C’est plein d’yeux en épingles de nourrice.

 

 

Ce soir est venu comme un hôte inhabituel. Il m’a apporté une sérénité qui m’était étrangère, celle d’une obscurité intérieure souriante. Après avoir traversé du dehors en dedans le fleuve de ma respiration, j’ai sombré dans un sommeil chaleureux qui me guettait depuis bien avant ma naissance.

 

 

Ailleurs, toujours ailleurs : le dehors qui s’étire.

 

 

Il y avait toutes sortes de bois, des pierres et de la ferraille ; il y avait des geignements et des chuchotements dans ces maisons trépassées aux toits croulants, aux portes désossées, et où le vent se reposait pour souffler un peu.

 

 

Au secours, au secours ! criait mon voisin de lit en s’étranglant.

 

 

Il y avait des pierres qui criaient au secours

quand on cassait leurs entrailles

 

Il y avait des arbres qui criaient au secours

quand on coupait leurs têtes engourdies

 

Il y avait des femmes qui criaient au secours

quand on écrasait leurs mamelles

 

Il y avait des hommes qui criaient au secours

le carnage était leur statut

 

Je suis le revenant d’un infâme voyage

tout couvert de boueuses ordonnances

 

Avec mon courage enfoncé dans le dos

comme un précieux poignard

 

 

Stagnation avec fourmillement suivi de braillement.

 

 

Tout est suspect dans ma tête couchée sur un doux oreiller. Le fond de l’œil reflétait une ombre aveugle, avec la lumière tamisée. Les paupières furent closes par une blouse blanche qui se mouvait sans bruit, comme un voilier dans la nuit. — Minuit sonna dans un silence déchirant. — C’est alors que le plus grand aliéné sauta de son lit, tel un fantôme triomphant, et poussa un cri hors du cri.

 

 

Brimbalements.

 

 

Sauf erreur, sur mon front, je gribouillerai un faux nom, contre la mort qui rampe dans les ventricules de mon cerveau, volant à basse altitude.

 

 

Lamentations crues et borgnes.

 

 

Contre la rafale des mots, déverguez, désenverguez !

 

 

Malheur !

pour éviter le pire.

 

 

Voici le Cyclope qui me fixe savamment, sauvagement. Pas de mot, pas de nom.

 

 

Le brouillard mangera la moelle des noms

La fumée mangera la racine des verbes

Et la suie mangera la chaleur du feu

Et le feu mangera la lumière des yeux

 

L’esprit du temps est un Borgne Surhumain

Qui échappera au Regard d’un Archange ?

 

 

Une large blessure de paix, protégée par l’emplâtre de la frénésie.

 

 

Sifflements.

 

 

Orgie de bienséance.

 

 

Glapissements.

 

 

Le refus ne ricane pas.

Il a des yeux ronds et me regarde en me toisant. Avec obstination, il m’approuve. Son sérieux ressemble à un fossile ressuscité, à double face. Je me fais tout petit devant lui, et me dissous dans sa politesse. Alors il sourit, d’un sourire vénéneux. C’en est fait de moi.

 

 

Croassements.

 

 

Argent. Argent. Argent.

 

 

La queue. La queue.

 

 

Une queue de pyjamas devant la pétarade de chiottes.

 

 

Affolement élitiste.

 

 

De nouveaux hurlements.

 

 

Et dire que des gueules délicates me liront un jour !

 

 

Arrêtez, arrêtez dans la morgue le responsable des tombes à retardement !

 

 

J’habiterai une grande maison sans fenêtres et sans toit, et tous les jours les oiseaux du ciel viendront picorer les miettes de mon regard.

 

 

Tout au fond de mon dire, l’indicible murmure.

 

 

Tributaire de l’absence, je me contente de ton sourire fade, où la grimace a été arrachée par ta jeune arrogance. Depuis longtemps, minuit a sombré dans douze râles minutieux. Les horloges aboient. Dehors, les ténèbres miaulent.

 

 

Je suis un gisant debout.

 

 

Chaque jour, je tourne la même page couverte d’hiéroglyphes-pucerons. — Mes renseignements sont précis, comme une pendule arrêtée. De ce côté, rien à redouter, rien à espérer. Du reste, s’ils viennent de la part de l’horaire, la sécurité y sera assumée dans le plus grand désordre. Cet hôpital est un bastion imprenable, et j’y puis circuler, à tâtons, tout droit contre le suicide.

 

 

Changement du pas.

Changement de bras.

Changement de draps.

 

 

Déséquilibre dangereusement équilibré, où chaque parole risque d’amener des dégâts, en offrant un considérable répit aux lieux communs. — Danger de mort.

 

 

C’est pourquoi la poésie est un piège. On y sombre d’une façon si douillette, si ronronnante. Le joli pue.

 

 

Braiments.

 

 

Clefs de la poésie : crochets, rossignols, passe-partout ; clefs contrefaites, altérées ou qui n’ont pas été destinées pour le propriétaire, co-propriétaire, locataire, sous-locataire, pensionnaire, gestionnaire, pour ouvrir les serrures, ferrures, armures, clôtures, fermetures, sépultures, prévues par l’Article 398 du Code Pénal.

 

 

J’envie la denture d’un poète précieusement entortillé.

 

 

Ravauder. Radoter. Ramoner.

 

 

Et voici un poème redoutable qui se lève.

 

 

Sonnet

 

Tranche de bœuf aux mamelles serrées

Dans un soutien-gorge tailloir

Perfore mes dégoûts les plus avides

Par un va-et-vient d’un ongle efficace

 

Rouge-brique est ton silence obscur

Orné de lèvres grandes et petites

Entr’ouvertes sur la triperie sûre

Et ravagée, où tes appâts s’agitent

 

Du tout à l’égout de félicité

Jamais je ne serai rassasié —

Et tes bourrelets de chair insolite

 

Riches en coups suffocants et liquides

Crève-cœur des ventres partagés

Sont ajustés par un spasme solide

 

 

Rugissements.

 

 

D’innombrables moi m’habitent et me narguent. Une cacophonie de moi.

 

 

Au cœur de ma déraison, ma lucidité joue aux dés. J’ai déjà perdu beaucoup de mon minuit.

 

Mon adresse ? Qui le sait ? Qui le saura ? Pas moi. Pas toi.

 

 

Mes oreilles voient et mes yeux entendent. Et mes mains, mes maisons, que font-elles ?

 

 

On m’a déjà enlevé la moitié de ma raison. Mais l’autre moitié, je la pousserai en avant, comme une folle.

 

 

À présent je crains l’horizon sonore qui s’enfonce dans les trous de mon écho intouchable, où le passé geint.

 

 

Dès que je cesse de m’observer, l’absence m’observe.

 

 

Avalanche de cris articulés. Trois ombres blanches m’empêchent de crier à l’unisson des autres.

 

 

Être debout sur la brèche du temps et regarder en bas. C’est plein d’hommes pucerons et punaises. Et ça grouille, et ça se chatouille, et ça fourmille, et ça frétille, comme si de rien n’était. — Sublime est la tenue de la catastrophe quand tout oscille imperceptiblement avant de crouler.

 

 

Affaires. Affaires.

 

 

J’écris sans penser. Les pensées ménagères ne viennent qu’après, pour balayer les excréments de mes paroles, répandus un peu partout.

 

 

Habiter quel cerveau ? Quel caveau ? Quel sourire apeuré ? Quel baiser sacrifié ?

 

 

Vociférations violettes.

 

 

Musique, toile d’araignée, combien de temps te faudra-t-il pour entourer le silex de mon regard ?

 

 

Je passe d’une page à l’autre, comme un vagabond, partout pourchassé, car partout chez-moi.

 

 

Chuchotements abracadabrants.

 

 

Les horloges se pâment avant d’éclater.

 

 

Le dehors est toujours vainqueur. On m’appelle.

 

 

Miettes oubliées d’une maison en ruines et dont les fourmis ont dévoré les paupières et le cuir chevelu.

 

 

Pépiements.

 

 

L’aliéné qui a perdu la mémoire, mangeait sa soupe goulûment, mémorablement.

 

 

Grand remue-ménage à l’intérieur d’une sérénité muette et sonore. Les fenêtres hennissent. Les médecins s’approchent prudemment.

 

 

La maladie, c’est encore de la vie, de la vie puissante, pleine de sang, de bave et de suif. — On s’y installe, on s’y accroche, on s’y rive, avec ses ongles, ses griffes, ses serres. — On se tue pour ne pas crever.

 

 

Et de nouveau, je me replonge dans la glu. Des poisseuses paroles m’assiègent et me trahissent. Il faudra leur ouvrir mes tourelles de mes tours pour les accueillir comme des hôtes désirables. Je ne sais d’où elles viennent ces paroles envahissantes, car mon cerveau est passif. — Le traverser n’est pas une entreprise facile. Il faut que je relâche mes nœuds mentaux, ces tumeurs de l’être, que je délie les cordes de ma mémoire et que je me libère de moi-même. C’est alors seulement que ces paroles pourraient me traverser aisément et visiter les chambres les plus secrètes, les unes plus entortillées que les autres. — On y trouvera les déchets des millénaires éparpillés. Elles en sont friandes, ces paroles.

 

 

Et puis il y aura le grand festin : mettre chaque parole à sa place et écarter les inopportunes. Le menu sera simple, mais copieux ; hurlements assaisonnés de silences et de réticences aux regards équivoques. Comme musique, j’ai choisi un chant religieux de ma composition : “Te Deum du chacal”. C’est une très longue litanie, entrecoupée de cris d’hommes et d’animaux. Mi-hôpital, mi-jardin zoologique. Pour réaliser ce programme, il me faudra pousser mon oisiveté jusqu’au délire, et le doux chant des corbeaux jusqu’au braillement des trombones.

 

 

C’est ainsi, je l’espère, la chose se fera, cent pour cent en dépit du bon sens.

 

 

Pourquoi tout cela ? Pourquoi ces silences et ces cris ? Je ne pourrais répondre à cette question insolite. Sachez seulement qu’étant en parfait déséquilibre mental et physique, je me démène selon la conjoncture. Ainsi, à mon insu, je tombe à la renverse et sur la tête, dès que j’essaie de me tenir debout. Mais mes insomnies sont fructueuses, car je n’ai pas où tomber. Pour bien faire, il ne me reste qu’à introduire toute la force des ténèbres en plein jour triomphant. Car, en poésie, rien n’est superflu, mais tout est inutile et nécessaire à la fois. La poésie ne repose pas non plus sur des images, mais quelquefois elle s’y pose, exténuée.

 

 

Dans mes oublis, rien ne capote.

 

 

Cette nuit-là, entouré du plus grand secret, aucun malade ne tomba de son lit.

 

 

À cinq heures du matin, on lava bruyamment le plancher profondément endormi.

 

 

Enfin. L’heure des heures se lève, épuisée, comme un très vieux chien.

 

 

Grincements non valables, car non enregistrés.

 

 

Entre le monde et moi, toutes les places sont déjà retenues. Même les strapontins sont pris d’assaut. C’est la ruée verticale des super-barbares soigneux.

 

 

Criardises.

 

 

Le poète baisse comme la mer. Apparaissent alors des épis douloureux, crabes éventrés, langoustes boursouflées, savates rongées, casseroles traversées, paronymes siamois, culottes en croix, ordures savantes, puanteurs délicates, paroxysmes ménagers.

 

 

Claudication verbale incessante.

 

 

Oisive est la paix. Tout le reste vagabonde, sur des pieds plats chaussés d’oublis imperméables.

 

 

Les thermomètres en marche se faufilent entre les lits renversés.

 

 

Je tiens à ma folie. C’est ma seule chance de salut dans un monde condamné à la chose, à n’importe quoi, à quelque raison d’être ou à s’écrouler. Ma folie est une lacune dangereuse, une chute perpétuelle, difforme, contre le calcul savamment, violemment orchestré, où tout se tient, y compris ma personne. Échappée de la résonance, elle est exclue de la sonorité. Et si elle prolifère, c’est contre le règne, la puissance et la gloire.

 

 

Et de nouveau, je me regarde dans la glace. Une énorme boule de torpeur prête à me sauter à la gorge, pour régler enfin mon compte.

 

 

Huées mouvantes.

 

 

Marchons. Chaque pas est porteur d’un drapeau déchiré d’innocence. Chaque pas est porteur d’un drapeau noir de souffrance.

 

 

Clameurs. Clameurs.

 

 

Dans chaque voleur se niche un sauveur

Dans chaque meurtrier fleurit un rosier

Dans chaque martyr un bourreau se dresse

Dans chaque incendiaire éclate une rivière

Dans chaque misérable un enfant s’interroge

 

 

Braillements.

 

 

Peut-on perdre la raison comme on perd la foi ? Dieu seul se tait.

 

 

Hurlements précipités.

 

 

Anormal, je vois. Dehors, les normaux s’entretuent.

 

 

L’inquiet apaisement que celui qui succède à un sommeil vigilant. Les objets apparaissent et disparaissent à leur guise, et tout se confond dans une attente tremblotante. Les choses qui m’entourent partagent mon état second. La table de nuit, plongée dans un murmure délicat, surveille mes mouvements. La chaise tourne le dos au rayon pénétrant de la fenêtre. Je m’étire dans l’absence et j’attends l’Inconnu. Chaque heure demeure à sa place désignée à l’avance. Les horloges se concertent. Mais contre les heures, tout est possible et rien n’est faisable. La crainte défigure la durée. Chaque instant demeure l’occasion de fleurir dans un énorme bouquet d’orties maléfiques.

Mais ce n’est encore rien. Quand je referme les paupières, la mémoire s’insinue dans mon crâne. Couverte de loques, de haillons, de chiffons, elle fixe sur moi ses pupilles d’épouvante. Alors, je voudrais m’échapper, oublier, m’en aller, et marcher et courir n’importe où, me sauver de moi-même, oublier que je suis. Je commence à crier, mais aucun son ne s’échappe de ma bouche, et personne ne sait que je crie. Je voudrais remuer mes forces, remuer mes mains, mes jambes, mes pieds, mais j’en suis incapable et je ne puis m’éveiller, revenir à moi. Je tente désespérément d’ouvrir mes paupières, car je ne veux pas être paralysé en entier ; je ne veux pas devenir immobile, comme un mort, car je suis sûr de ne pas l’être.

 

 

C’est alors qu’on m’apporte enfin la nausée sur un plat de présence. Le cauchemar est fini et l’attente continue.

 

 

Ma fatigue est d’une telle puissance, qu’elle soulèverait les montagnes.

 

 

Mon intouchable déesse ! Faudra-t-il mieux sombrer pour mieux t’adorer ?

 

 

Cris largement sinistrés.

 

 

J’écoute.

 

 

La subtilité d’un péril est, tout de même, une porte de secours, timidement frémissante.

 

 

Écrire, écrire, la rage aux dents, carnage aux mains et aux doigts insolites.

 

 

Rumeurs sans fondement cimenté. Tout remue dans un désordre irréprochable. On ne regrette plus rien.

 

 

Grommellements.

 

 

Je plonge tout au fond de ma pesanteur, comme dans une cathédrale engloutie par l’eau boueuse, où personne ne prêche la clarté mercantile.

 

 

Connais-toi par tes cris.

 

 

J’écoute le vent siffler dans les trous de mon crâne, ce qui est une façon plausible d’ouvrir les volets sur l’oubli, qui se tapit dans l’ombre.

 

 

Feulements étouffés.

 

 

C’est dans l’extrême attente, que la lenteur me monte à la bouche, avant d’engloutir le cerveau. À la pointe effilée de mon iceberg, il y a un cri strident qui se pose comme un oiseau de proie.

 

 

Clapotements.

 

 

Déjà, déjà, présent, présent.

 

 

1492-1942. — Je me rappelle le passé, comme une lourde épée, trop tendre à toucher, trop dure à lever. Il y avait en elle une lueur d’espoir-marchandise. Et c’était le même bruit, trop robuste pour durer, le bruit des croix qui se brisent.

 

 

 

Seigneur, pardonnez-leur, car ils savent ce qu’ils font.

 

 

Les rots s’enlisent

Les robots se taisent

C’est la panne de la vie

 

 

 

Sommeils décuplés. Cauchemars égorgés. Éveils ceinturés. Le fracas du jour sortira de ses gonds.

 

 

Pense droit

Pense gauche

L’heure saignera

 

 

Indomptable est ma vulnérabilité. Il m’en faudra de plus en plus, pour élaguer de mon arbre de vie toutes les branches savamment pourries.

 

 

ICI

Les ordures embaument

 

 

Défense de nier sous peine d’amende.

(Loi du 29 juillet 1881)

 

 

Je romps avec hier. Je déchire l’avenir. Les horloges s’empêtrent. Il me reste un immense trou à remplir, une immense épaisseur à nourrir.

 

 

Lâcheté pétrie de rigueur.

Faucher les mots qui foisonnent.

Devenir nu comme un ver.

 

 

L’Erreur.

Sûre d’elle-même, elle m’inspire confiance et respect. Elle dit toujours des paroles rassurantes. Il y a tant de paix sur son visage vague, dans sa louche présence. Elle bâtit des fortunes des hommes et des peuples. Elle rassure les moribonds. Elle stimule et soulève les infirmes. Sans elle, le monde irait à sa perte. Persévérer dans l’erreur, est un signe de la vérité. Aller jusqu’au bout de l’erreur, est la certitude d’une longue vie, d’une décrépitude sans limites, d’une sénescence invétérée. La vérité, à côté de l’erreur, fait piètre figure. C’est pourquoi ne nous trompons pas sur le compte de l’erreur. Confortable, omnipotente, elle est aussi magnanime. Qui, sauf erreur, serait heureux dans cette vie ? Séduits par les fausses apparences de la vérité, nous nous trompons constamment. Mais l’erreur ne se trompe jamais. Vouloir échapper à l’erreur est un signe certain d’abâtardissement.

 

 

Le soir

ce hérault

de la mort douce

et tendre

a frappé

tout au fond

de mes yeux

ambulants

clignotants.

 

 

La maison d’en face commence à chanceler, quoiqu’elle soit neuve. Le cuir chevelu se chiffonne, le front se plisse, les yeux louchent ; du vingtième au centième étage, s’étirent des rides, comme sur un visage prématurément vieilli.

C’est la maladie à laquelle personne n’a encore pensé et dont on ignore le nom.

Les ménagères continuent à s’approvisionner normalement.

 

 

Renvois fétides.

 

 

J’écoute. Quelques mots hagards se heurtent contre le miroir de mon dire, et retombent, écartelés. Un instant... et ils se relèvent, fatigués et grandis avant l’âge.

 

 

Je me relis. Mon pêle-mêle me suit comme un molosse fidèle et féroce.

 

 

Supplicier les demandes de l’Infâme.

 

 

Paroles creuses, comme des dents cariées, et qui font mal, sans pour autant crier au secours. Il faut que je vous palpe une par une, et rectifie votre odeur fétide... que je plonge dans vos sens humides et repêche, tout au fond, votre engrenage, rouillé par l’ankylose des siècles, et la rouille qui râpe vos lèvres, usées jusqu’à la corde.

 

 

Aucun crayon n’est à la hauteur de mes insaisissables ruptures.

 

 

Voici la soupe qui se traîne laborieusement avec son appareillage clinquant neuf. Le couloir est plein de vapeur chantante et morose.

 

 

Je devrais écrire avec tout ce que j’ai dans le ventre, avec tout ce que j’ai dans le creux de ma main, avec tout mon cerveau entièrement écervelé, avec toute ma lucidité assoiffée. Recroquevillé est mon être, dans des draps humides qui sentent le poireau. L’heure est tardive. C’est l’heure de la peur. Il est déjà dix heures.

 

 

Des noms, des noms, des noms

pour habiller l’innommable !

 

 

J’écoute le silence. Il y a plusieurs silences qu’il me faut reconnaître. Cela bruit de silences. Un nombre sans nombre de silences meurtris ou retenus comme des chiens en laisse. Des silences à l’affût du moindre bruit. Même l’écho du silence tape fort dans la tête. Chaque silence me guette pour bondir à l’improviste et me cimenter la bouche. Quant aux silences intérieurs, ils sont envahis par des loques chuchotantes de mon corps. Je fais de mon mieux pour écouter le vrai silence. Mais cette sérénité dite silencieuse, c’est un silence musical, un diapason. Je ne suis pas encore suffisamment APESANT pour entendre mon grand silence intérieur.

 

 

Les nœuds de vipères sentent la douleur, comme toi et moi, inhumainement tendus comme ils le sont.

 

 

La connivence était visible, mais la preuve éclatante s’embrouilla. Quand la durée se fut dissipée, on vit mon visage étrangement ampoulé. Mais on sembla se ranger. Une piqûre supplémentaire survint à l’improviste. — Que pourrais-je craindre à présent ? Ne me suffirait-il pas de vouloir pour devenir quelque momie dévêtue ? — C’est alors qu’ils sont venus me surprendre dans mon lit renversé. Oui, le tout était de paraître immobile, pour donner le change : prononcer quelques paroles inintelligibles, comme au cours d’un enterrement codifié, tout en souriant béatement et en suant impérativement.

 

 

Pernicieuses bornes du lit, en triangle parfait.

 

 

Je rentre en moi en rampant.

Tous les autres moyens de locomotion me sont interdits.

 

 

Les grands dépouillés sont tout proches des plénitudes impies.

 

 

Quelque part, le volet a bêlé toute la nuit, dans la maison enfouie, où le maître se mourait. Mais avant l’aube, un deuxième souffle se leva, plein de râles, et calma le volet délirant.

 

 

Gloussements.

 

 

Dans les rues de jadis, les chants et les chiens couraient côte à côte.

 

 

Consommer le superbe. Sa douleur l’exige.

 

 

Un peu de paix soupire entre deux craquements impétueux.

 

 

J’ai beau donner des coups de poings dans le regard impie du présent. L’avenir est déjà là, profondément enfoui dans le creux de ma main qui- fourmille de chemins de traverse.

 

 

Marteau-pilon. Marteau-pilon.

 

 

Attendre son heure, attendre. Dans une heure, ou dans un siècle, il n’y aura ni heure, ni siècle, mais un simple clin d’œil que l’inouï transpercera.

 

 

Arrière pensée ou arrière-saison ?

Les deux font mal.

 

 

En attendant une main salvatrice de douceur, je saccage tout ce qui me tombe sous la main.

 

 

Perce-racaille.

 

 

Mémoire amputée du futur, qu’as-tu fait de ta première poussée, de ta poussée verticale, vertigineuse ?

 

 

Dans mon espace nourri de cris, j’apprends à hurler silencieusement.

 

 

Échappé du carcan de la raison, tout devient permis au poète, à condition qu’il apprenne à ne pas se dominer.

 

 

Hurlements graves.

 

 

La débâcle des siècles rassure l’Éternel.

 

?

 

Le tout premier tohu-bohu était déjà régulier, codifié et payant, puisqu’il existait.

 

 

Les faux-semblants m’emboîtent le pas et leurs ombres me pourchassent.

 

 

Douce déchéance. Déesse souriante qui m’élève et me chérit comme un enfant prodigue et puni.

 

 

Toute réussite est nimbée d’un halo de vulgarité irréprochable.

 

 

La biographie du poète est un fol amas de linge sale.

 

 

Vers le simple ? Rien n’est simple.

 

 

Tintement sournois.

 

 

L’Actuel sans visage me regarde sans voir.

 

 

Cliquetis des lits.

 

 

Il se leva la nuit, énorme, inabordable. En heurtant de ses deux mains le vide épais de la salle commune, et en s’y appuyant fermement, il urina sa longue litanie.

 

 

Patience ! L’impatience avance !

 

 

Et j’avoue, et j’avoue tout. J’avoue les ordures ménagères hors série, les pissenlits, les hosties. Et j’avoue la terre nue et le ciel renversé, et l’immense horizon, la gadoue rassurante, les casseroles éventrées, les fourneaux perforés, pots de chambre troués, poubelles ébrasées, détritus relevés ; et j’avoue et confesse être complice des épaves révoltées contre les articles, les chapitres et les prescriptions.

Et j’avoue tout, et j’avoue le vertige qui me terrasse, et la folie qui me pousse à fouiller dans le ventre des souillures, des raclures et des immondices. Et j’avoue et confesse être amant de la fange, de l’écume, et de tout ce qui suinte, bave et se consume. Et j’avoue et confesse être complice du pillage poisseux éclairé par la pleine lune de fureur. Et j’avoue et confesse la rouille qui dévore les objets les plus durs et qui trompe leur permanence. Et j’avoue et confesse le mâchefer, la poussière, le pétrole, tout ce qui rampe, tout ce qui brûle sur le sol. Et j’avoue et confesse tout ce qui traîne, tout ce qui souffre, tout ce qui sombre, se défait et se décompose. Et j’avoue et confesse toutes les souillures, toutes les pourritures. Et j’avoue et confesse temps anciens, temps modernes, temps futurs, temps magiques, estropiés, pulvérisés, mécanisés, atomisés. Et j’avoue et confesse la lézarde et la brèche, la chute et les éboulements. Et j’avoue et confesse être le primat de la sainte déchéance, perdition et dévastation.

 

 

Et je suis innocent, innocent, innocent, innocent !

 

 

 

 

 

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