SOLSTICES TERRASSÉS

Frontispice de Jean DUBUFFET
Il m’a regardé dans les yeux, regardé
d’un regard louche, rafistolé, souriant, médical. Je lui ai répondu par un
regard de chien battu. J’étais trop abruti pour grogner et mordre. Et la journée
commença par sa fin. C’est pourquoi il y eut tant de visites, tant de baisers
périssables, avec leurs denrées. Ensuite, vers le soir, on ferma les volets
pour nous protéger de nous-mêmes. Enfin, je commençais à respirer. Un brin
de paix ... Subitement, la porte de mon cerveau s’ouvrit bruyamment, avec
son grincement pénétrant. C’était pour l’Horaire.
Mais mon cerveau l’emporta. Cette nuit-là, l’étreinte insatiable me berça
convulsivement, jusqu’à l’aube innocente.
Bourdonnements obtus.
Toute sagesse est imbue de fatuité. Faste
est la raison de la chute des feuilles.
Ils n’osent pas me dire qu’ils voient
mon regard sombrer. Alors ils me tournent le dos et ouvrent très grand leurs
paupières.
Simulacre du suicide. Dans la chambre
en face ... On sort le suspect de profil. Il y a déjà du monde qui s’enfuit.
J’écoute le cri du silence qui n’admet
aucun abandon. Peut-être, dans le creux de ma non-volonté,
surgira mon premier visage. Sinon, il me faudra de nouveau réapprendre à parler,
pour parler.
Quand tout est perdu, la perte exulte.
Où suis-je à cette heure douloureusement rayonnante ?
Grognements.
Horloges voyantes ! Vents impeccables
! Écritures impalpables ! Cinq doigts de la main !
Craquements.
Entre la mémoire et l’oubli, il y a une
zone neutre, démilitarisée et minée sournoisement de paroles muettes.
Brouhaha de mauvaise haleine.
J’ouvrirai mon cerveau au dernier venu.
Des siècles ont passé par cette ouverture sans en entamer l’endurance. Ici
gît le regard coupé net. La grande plaie est une plaie fructueuse. Oui, oui,
dormir dans tes bras entêtés et robustes sans voir la lueur de la fin qui
se meurt. L’inanité tiendra bon, malgré tout. L’heure des minutes et des secondes
primordiales s’arrêtera dans mon cœur emballé. Dois-je avouer ma terreur ?
Rien ne le justifie. Car je sarclerai soigneusement mon regard terminal :
lierre grimpant jusqu’au ciel édenté. Le silence opaque se répand comme de
l’encre. J’écrirai encore, mais je ne suis pas sûr d’échouer.
Soupirs désuets.
Ululements.
Les arbres se reflètent dans mes yeux.
Une fine buée de larmes les recouvre. La vapeur grise de mon souffle monte
lentement vers mes cheveux. C’est le calme immobile du lac, le soir. Le cauchemar
quotidien s’est couché à mes pieds, en chien de fusil. Je n’attends de nouvelles
de personne. Sans hier, sans lendemain, je me laisse envahir par mon corps
somnolent. — Et subitement, des coups, frappés dans mon crâne, rompent
mon apesanteur. MÉMOIRE ! Je me recroqueville autour de mon squelette, mon
suprême abri.
Grabatisation
alerte.
J’appuie sur
l’accélérateur de l’angoisse.
L’horizon noir
se rapproche à grands pas, les bras affamés comme une pieuvre.
Me voici devant
vous comme une bête traquée. Brebis galeuse ou loup galeux ?
Ronflements
cartilagineux.
Ma nullité
supplie de ne pas insister, jalouser, atermoyer, mais de m’effondrer, sauvagement,
comme un roc.
Crissements.
Couché, la folle sagesse me pénètre et
me berce.
Tapage nocturne et péri-diurne.
Oreilles accueillantes pour toute vitesse perforante.
Ça y est, le rictus.
Ma buée salvatrice a glissé de mes mains.
Il faudrait plonger tout au fond de mon dire qui s’enfuit. Pourquoi se débattre
contre l’oubli ? Pourquoi se débattre contre les traces qui se fanent ? Et
cette mort hasardeuse que j’ai tant voulu repousser, — la voilà qui me happe.
Et mon ombre invincible que j’ai tant voulu effacer, la voilà qui m’exhausse.
— Nul n’est maître de ses vieilles ténèbres, et nul n’est maître de leur incandescence.
Beuglements de plus en plus confirmés.
Bouches quotidiennement édentées et brossées,
je vous écoute. — Loques mentales au garde-à-vous.
De petits aliénés se mouchent en trombone.
Dans l’extrême ivresse, explose la sérénité
des mots hésitants, flexibles, timides, apatrides. — Ruines accueillantes
pour la marée montante de la sédition.
Jappements prolongés.
Les horloges braillent à chaque seconde
sauvegardée.
Germination sanglante du futur profondément
enfoui dans la terre d’impatience.
Chuchotements.
Ma musique intérieure a l’horreur des
paroles qui se pressent sur mes lèvres entrebâillées. Car je sais que ce n’est
pas cela le poème attendu. Il y a trop de bruit dans ces paroles lunatiques
: bruit de verre que l’on casse. Je les ramasse à la main et les jette hors
de moi. Elles reviennent, pénitentes, mais en vain. Voici l’avalanche des
paroles illustrées contre lesquelles de nouveau il faudra me défendre. Je
verrouille mes oreilles et ferme à double tour de clef mes lèvres impatiemment
desséchées.
Ma musique intérieure est muette, sourde-muette.
Elle ignore les images, les syllabes, les parfums. Immobile, silencieuse,
elle attend d’être voulue et aimée, jusqu’à la mutilation de son être, pour
accueillir le poème douloureux et dément.
Hauts de cœur. Jacassements monochromes.
Inavouable est la chance de la trêve
cimentée avec des mains tremblantes. Tendresse de l’âge dépouillé de son âge.
Amour déchu par l’excès d’amour. Oublis hallucinants dont les rêves sont des
ombres creuses.
Gémissements fuyants.
Les aubes se brisent dans des verres
d’eau minérale.
Braillements.
Chaque réveil est un rétrécissement douloureux.
La dignité est une question de parade.
Glapissements galants.
Entre l’écoulement et l’écroulement de
toute chose, il y a un abîme. C’est là où passe le poète avec sa pauvre parole
traîtresse, si lourde à porter. Et quel salut y-a-t-il
pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle connue des
mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable,
qui sans répit le pénètre et taraude ? Il n’en sait rien. Évadé de la répugnance
salvatrice du quotidien, le poète incarne l’être parfaitement raté, déséquilibré,
inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement.
Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez
bien ses yeux. Fuyez le poète !
Huées savantes, avec chants de certitudes.
Rien n’était prêt pour l’obscure transition.
Les tables étaient glabres et les chaises déplacées. Car le mourant sentait
ce qu’il voulait : communiquer à la salle sa terreur. Ses joues étaient déjà
creuses, pleines de barbe en broussaille. Sa langue pendait légèrement de
côté. Ses yeux immobilisés regardaient la toile d’araignée suspendue au plafond.
Les lèvres bleues se mouvaient dans un va-et-vient minutieux. — Puis il partit
sans un souffle.
Les fenêtres se mirent alors à trembler
furieusement de tous leurs carreaux et poteaux. Puis le silence devint gris
et opaque. On porta le corps à la morgue, enveloppé dans des draps du lit
renversé.
« C’est la soupe, c’est la soupe ! »
s’écria l’infirmière.
Glouglou des urinoirs renversés.
Regard vert dans l’absence de prunelles.
Coup de hache en pleine face intacte et souriante. — Pourquoi tant d’efforts
pour une blessure piteuse ?
Fredonnements à petits pas et à perte
de vue.
Il est bon d’ouvrir largement les volets
de l’oubli pour accueillir les paroles vagabondes et ne garder que celles
qui remplissent minutieusement les lacunes béantes du cerveau. Il appartient
au silence d’accepter ce qui est perdu et de choisir ce qui est déchu. Le
tri ainsi avancé, il faut entreprendre un nouveau ravage et décimer les paroles
farcies des déchets du penser. — Attention aux mollesses passe-partout ! Ça grouille d’ombres bien-pensantes,
de certitudes pourries. On les enjambe en tombant sans arrêt et en se relevant
péniblement. — Surgie de la douce lenteur, la course effrayante recommence.
Chaque chute est fertile en murmures
déchirés, en syllabes tailladées. Il n’y aura pas assez de fol espoir pour
le poète ainsi mutilé.
Plaintes sans fin, sans couleur.
La dure mémoire se faufile entre deux
rêves cousus de fil blanc.
Torpeur. Langueur fétide. Vertige apprivoisé.
Le plafond s’élève comme un ascenseur. Monotonie intrépide.
Suçoires.
Ôte ta face
comme un masque. Tu y trouveras ta deuxième, ta troisième, ta centième face,
les unes plus luisantes que les autres. Car c’est la maroufle qui t’habite,
te nourrit et te loge dans ton immeuble branlant de cent quarante étages.
Crépitements
frontaux.
Ossements précoces,
regards torves, amours lépreuses, cimetières verticaux, oui, il faudrait bien
connaître vos chemins glorieux, pour devenir ce que l’on est de droit.
Claquements
grisâtres avec clignements d’yeux.
Il n’y avait
rien à faire contre la poussière. Cependant, bien avant l’aube, tout en bas
de l’escalier, comme un dément triomphant, hurlait un puissant aspirateur.
Bêlements. Bafouillages.
Au Commencement n’était pas le Verbe,
mais l’horreur du Verbe.
Hurlements accrus.
À droite, on toussait. À gauche, on soufflait.
En face, on éternuait.
Subitement, une femme surgit du couloir,
traversa la salle en courant, releva sa chemise de nuit et se jeta dehors,
du dixième étage.
Je me précipitai et regardai par la fenêtre.
En bas, dans une mare de sang, souriait
une poupée.
Chantonnements de passage.
La feuille blanche, si docile et si ferme,
attend que je lui cède une partie de mon être,
de cet être qui n’a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour
penser. Et si l’extrême pudeur se dérobe à elle-même, c’est uniquement pour
rester seule, à l’image de l’épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux
acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est
une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand
j’écris, je me rapproche d’un dieu qui m’habite et me parle. Entreprise hasardeuse,
et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c’est elle qui commande
et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis
minutieuses et de blattes besogneuses. Et s’il faut être hors de soi pour
dévoiler sa détresse, l’écriture du poète serait sans recours. Et la feuille
innocente en serait l’ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre
les lignes pour prier.
Cercle noir dans les yeux et autour des orbites. Péril très subtil. Attention
aux insectes.
L’invisible est trop
vrai pour veiller sans arrêt.
Grises étendues. Sillons
défraîchis. Lunaisons éteintes. Solstices terrassés.
Étranger à toute imposture,
le délire avance en titubant. S’accrochant péniblement aux objets qui l’entourent,
il réussit quelquefois à se maintenir debout. Ce qui marque ainsi son passage,
ce n’est pas l’espace, mais le vide. — Nonobstant l’évidence, il passe, porteur
d’un pli secret qui n’est destiné à personne. C’est une longue missive écrite
dans une langue inconnue et qui ne sera sans doute jamais déchiffrée. Cependant,
le délire connaît par cœur cette étrange écriture, mais il est incapable d’en
parler. Porteur du feu et des cendres, il avance en pleurant.
Parkings mentaux aux
pièges surprenants.
Tout un étage de lits
qui pensent de travers. Malgré les traversins corrects et droits.
— Souriante est la rancune
des bouches édentées.
Clameur rouge-brique.
Mon obstination éprouvait
curieusement le contact avec mes mains tremblantes. La maladie ouvrait sa
porte sur un naufrage de fous. J’y étais en partie seulement engagé. Mon autre
moitié se réfugiait entre les lignes galopantes.
Horloges de mon temps.
Horloges de leurs temps. Horloges de nul temps. L’imposture se coince. Cris
de douleur lie-de-vin. La colère se casse en deux.
Sournoisement
vôtre ...
Carnac.
Ombres pétrifiées sans
bras et sans jambes, et dont les yeux absents me pénètrent. Oui, j’ai vécu
votre printemps, oui, j’ai vécu l’âge de votre âge, oui, je suis des vôtres,
pierres levées. — Cependant, vos yeux me traversent avec un tout autre regard.
Quelquefois, le vent
aux abois se niche dans l’arbre, comme une chouette.
Sifflements.
Dans un espace digéré
où se meuvent des horloges, une cuillère tomba par terre, avec un bruit de
tonneau vide qui dégringole l’escalier.
Mugissements.
Un nouveau-mort supprimé à la contre-visite du soir.
Vagissements.
Le lavabo, c’est bien
fait pour la peau, pour la dureté de la peau, et non pour l’urine qui dégouline
obliquement, obséquieusement.
Rots intensifs.
Halte-là. La promotion
mentale s’arrête à cette porte. Danger d’effort.
Nouvel électro-encéphalogramme.
Rhéo-encéphalogramme. Echo-encéphalogramme. Gamma-encéphalogramme.
Isotopes. Isotopes injectés dans la partie postérieure du cerveau. Maxi-encéphalogramme. Maxi-super-encéphalogramme
de haute fidélité. Tomo-densitométrie. Électro. Électro.
Barrissements.
Pas finie la guerre
de mille ans.
Observe avec quelle
infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis.
Ronflements substantiels.
La maladie nous égrène
comme un chapelet.
Tintement des horloges
enfouies.
Vous dites ...
Quand j’ouvris l’armoire,
le ciel tomba sur moi, trempé dans l’eau des premiers soubresauts avec tout
le fourbi de l’extrême sauvagerie. Un torrent violent de petites tenues, de
bandages de femmes, d’ouate, de cravates, de soutiens-gorge en sueur, hosties
de soie noire, mouchoirs, collants d’effroi.
Ambulances cosmiques.
Avant d’étrangler l’étrangleur,
il faut lui arracher les yeux, tout doucement. — Haute est la parole à la
tête tranchée.
Super-visite médicale. Le grand
patron a déposé son épode. Mon cerveau a déposé son bilan. — Tout est à recommencer.
L’homme avachi, poète
légendaire, dément triomphant, quelle main charitable me tendras-tu pour m’aider
à sangloter innocemment ?
Une heure de gagnée.
Une marge d’insécurité protégera le poème, à l’instar d’une cuirasse.
Silence étourdissant.
La blancheur humide
de ton corps céleste m’envahit avec une rigueur désinvolte que le vent soulage.
À travers le lierre qui te ronge, ô blancheur des blancheurs, tu étales généreusement
ta lèpre innocente. Tu exultes, quand tu respires à travers les bras ensorcelés
du sommeil qui te nourrit et t’affame.
Hoquets en cascade.
Ici, j’enterre mon passé
dans une bière énorme, dans une fosse géante, pour accueillir honorablement
l’avenir grimaçant.
Rires tonitruants.
Hallucinations béantes
et fardées. Le néant bave. Sur mon pyjama.
C’est plein d’yeux en
épingles de nourrice.
Ce soir est venu comme
un hôte inhabituel. Il m’a apporté une sérénité qui m’était étrangère, celle
d’une obscurité intérieure souriante. Après avoir traversé du dehors en dedans
le fleuve de ma respiration, j’ai sombré dans un sommeil chaleureux qui me guettait depuis bien
avant ma naissance.
Ailleurs, toujours ailleurs
: le dehors qui s’étire.
Il y avait toutes sortes
de bois, des pierres et de la ferraille ; il y avait des geignements et des
chuchotements dans ces maisons trépassées aux toits croulants, aux portes
désossées, et où le vent se reposait pour souffler un peu.
Au secours, au secours
! criait mon voisin de lit en s’étranglant.
Il y avait des pierres
qui criaient au secours
quand on cassait leurs entrailles
Il y avait des arbres
qui criaient au secours
quand on coupait leurs têtes
engourdies
Il y avait des femmes
qui criaient au secours
quand on écrasait leurs mamelles
Il y avait des hommes
qui criaient au secours
le carnage était leur
statut
Je suis le revenant
d’un infâme voyage
tout couvert de boueuses
ordonnances
Avec mon courage enfoncé
dans le dos
comme un précieux poignard
Stagnation avec fourmillement suivi de
braillement.
Tout est suspect dans ma tête couchée
sur un doux oreiller. Le fond de l’œil reflétait une ombre aveugle, avec la
lumière tamisée. Les paupières furent closes par une blouse blanche qui se
mouvait sans bruit, comme un voilier dans la nuit. — Minuit sonna dans un
silence déchirant. — C’est alors que le plus grand aliéné sauta de son lit,
tel un fantôme triomphant, et poussa un cri hors du cri.
Brimbalements.
Sauf erreur, sur mon front, je gribouillerai
un faux nom, contre la mort qui rampe dans les ventricules de mon cerveau,
volant à basse altitude.
Lamentations crues et borgnes.
Contre la rafale des mots, déverguez,
désenverguez !
Malheur !
pour éviter le pire.
Voici le Cyclope qui me fixe savamment,
sauvagement. Pas de mot, pas de nom.
Le brouillard mangera la moelle des noms
La fumée mangera la racine des verbes
Et la suie mangera la chaleur du feu
Et le feu mangera la lumière des yeux
L’esprit du temps est un Borgne Surhumain
Qui échappera au Regard d’un Archange
?
Une large blessure de paix, protégée
par l’emplâtre de la frénésie.
Sifflements.
Orgie de bienséance.
Glapissements.
Le refus
ne ricane pas.
Il a des yeux ronds et me regarde en
me toisant. Avec obstination, il m’approuve. Son sérieux ressemble à un fossile
ressuscité, à double face. Je me fais tout petit devant lui, et me dissous
dans sa politesse. Alors il sourit, d’un sourire vénéneux. C’en est fait de
moi.
Croassements.
Argent. Argent. Argent.
La queue. La queue.
Une queue de pyjamas devant la pétarade
de chiottes.
Affolement élitiste.
De nouveaux hurlements.
Et dire que des gueules délicates me liront un jour !
Arrêtez, arrêtez dans la morgue le responsable
des tombes à retardement !
J’habiterai une grande maison sans fenêtres
et sans toit, et tous les jours les oiseaux du ciel viendront picorer les
miettes de mon regard.
Tout au fond de mon dire, l’indicible
murmure.
Tributaire de l’absence, je me contente
de ton sourire fade, où la grimace a été arrachée par ta jeune arrogance.
Depuis longtemps, minuit a sombré dans douze râles minutieux. Les horloges
aboient. Dehors, les ténèbres miaulent.
Je suis un gisant debout.
Chaque jour, je tourne la même page couverte
d’hiéroglyphes-pucerons. — Mes renseignements sont
précis, comme une pendule arrêtée. De ce côté, rien à redouter, rien à espérer.
Du reste, s’ils viennent de la part de l’horaire, la sécurité y sera assumée
dans le plus grand désordre. Cet hôpital est un bastion imprenable, et j’y
puis circuler, à tâtons, tout droit contre le suicide.
Changement du pas.
Changement de bras.
Changement de draps.
Déséquilibre dangereusement équilibré,
où chaque parole risque d’amener des dégâts, en offrant un considérable répit
aux lieux communs. — Danger de mort.
C’est pourquoi la poésie est un piège.
On y sombre d’une façon si douillette, si ronronnante. Le joli pue.
Braiments.
Clefs de la poésie : crochets, rossignols, passe-partout ; clefs contrefaites,
altérées ou qui n’ont pas été destinées pour le propriétaire, co-propriétaire,
locataire, sous-locataire, pensionnaire, gestionnaire, pour ouvrir les serrures,
ferrures, armures, clôtures, fermetures, sépultures, prévues par l’Article
398 du Code Pénal.
J’envie la denture d’un poète précieusement
entortillé.
Ravauder. Radoter. Ramoner.
Et voici un poème redoutable qui se lève.
Sonnet
Tranche de bœuf aux mamelles serrées
Dans un soutien-gorge tailloir
Perfore mes dégoûts les plus avides
Par un va-et-vient d’un ongle efficace
Rouge-brique est ton silence obscur
Orné de lèvres grandes et petites
Entr’ouvertes sur la triperie sûre
Et ravagée, où tes appâts s’agitent
Du tout à l’égout de félicité
Jamais je ne serai rassasié —
Et tes bourrelets de chair insolite
Riches en coups suffocants et liquides
Crève-cœur des ventres partagés
Sont ajustés par un spasme solide
Rugissements.
D’innombrables moi m’habitent et me narguent. Une cacophonie de moi.
Au cœur de ma déraison, ma lucidité joue
aux dés. J’ai déjà perdu beaucoup de mon minuit.
Mon adresse ? Qui le sait ? Qui le saura
? Pas moi. Pas toi.
Mes oreilles voient et mes yeux entendent.
Et mes mains, mes maisons, que font-elles ?
On m’a déjà enlevé la moitié de ma raison.
Mais l’autre moitié, je la pousserai en avant, comme une folle.
À présent je crains l’horizon sonore
qui s’enfonce dans les trous de mon écho intouchable, où le passé geint.
Dès que je cesse de m’observer, l’absence
m’observe.
Avalanche de cris articulés. Trois ombres
blanches m’empêchent de crier à l’unisson des autres.
Être debout sur la brèche du temps et
regarder en bas. C’est plein d’hommes pucerons et punaises. Et ça grouille,
et ça se chatouille, et ça fourmille, et ça frétille, comme si de rien n’était.
— Sublime est la tenue de la catastrophe quand tout oscille imperceptiblement
avant de crouler.
Affaires. Affaires.
J’écris sans penser. Les pensées ménagères
ne viennent qu’après, pour balayer les excréments de mes paroles, répandus
un peu partout.
Habiter quel cerveau ? Quel caveau ?
Quel sourire apeuré ? Quel baiser sacrifié ?
Vociférations violettes.
Musique, toile d’araignée, combien de
temps te faudra-t-il pour entourer le silex de mon regard ?
Je passe d’une page à l’autre, comme
un vagabond, partout pourchassé, car partout chez-moi.
Chuchotements abracadabrants.
Les horloges se pâment
avant d’éclater.
Le dehors est toujours
vainqueur. On m’appelle.
Miettes oubliées d’une
maison en ruines et dont les fourmis ont dévoré les paupières et le cuir chevelu.
Pépiements.
L’aliéné qui a perdu
la mémoire, mangeait sa soupe goulûment, mémorablement.
Grand remue-ménage à
l’intérieur d’une sérénité muette et sonore. Les fenêtres hennissent. Les
médecins s’approchent prudemment.
La maladie, c’est encore
de la vie, de la vie puissante, pleine de sang, de bave et de suif. — On s’y
installe, on s’y accroche, on s’y rive, avec ses ongles, ses griffes, ses
serres. — On se tue pour ne pas crever.
Et de nouveau, je me
replonge dans la glu. Des poisseuses paroles m’assiègent et me trahissent.
Il faudra leur ouvrir mes tourelles de mes tours pour les accueillir comme
des hôtes désirables. Je ne sais d’où elles viennent ces paroles envahissantes,
car mon cerveau est passif. — Le traverser n’est pas une entreprise facile.
Il faut que je relâche mes nœuds mentaux, ces tumeurs de l’être, que je délie
les cordes de ma mémoire et que je me libère de moi-même. C’est alors seulement
que ces paroles pourraient me traverser aisément et visiter les chambres les
plus secrètes, les unes plus entortillées que les autres. — On y trouvera
les déchets des millénaires éparpillés. Elles en sont friandes, ces paroles.
Et puis il y aura le
grand festin : mettre chaque parole à sa place et écarter les inopportunes.
Le menu sera simple, mais copieux ; hurlements assaisonnés de silences et
de réticences aux regards équivoques. Comme musique, j’ai choisi un chant
religieux de ma composition : “Te Deum du chacal”. C’est une très longue litanie,
entrecoupée de cris d’hommes et d’animaux. Mi-hôpital,
mi-jardin zoologique. Pour réaliser ce programme, il me faudra pousser mon
oisiveté jusqu’au délire, et le doux chant des corbeaux jusqu’au braillement
des trombones.
C’est ainsi, je l’espère,
la chose se fera, cent pour cent en dépit du bon sens.
Pourquoi tout cela ?
Pourquoi ces silences et ces cris ? Je ne pourrais répondre à cette question
insolite. Sachez seulement qu’étant en parfait déséquilibre mental et physique,
je me démène selon la conjoncture. Ainsi, à mon insu, je tombe à la renverse
et sur la tête, dès que j’essaie de me tenir debout. Mais mes insomnies sont
fructueuses, car je n’ai pas où tomber. Pour bien faire, il ne me reste qu’à introduire toute
la force des ténèbres en plein jour triomphant. Car, en poésie, rien n’est
superflu, mais tout est inutile et nécessaire à la fois. La poésie ne repose
pas non plus sur des images, mais quelquefois elle s’y pose, exténuée.
Dans mes oublis, rien ne capote.
Cette nuit-là, entouré du plus grand
secret, aucun malade ne tomba de son lit.
À cinq heures du matin, on lava bruyamment
le plancher profondément endormi.
Enfin. L’heure des heures se lève, épuisée,
comme un très vieux chien.
Grincements non valables, car non enregistrés.
Entre le monde et moi,
toutes les places sont déjà retenues. Même les strapontins sont pris d’assaut.
C’est la ruée verticale des super-barbares soigneux.
Criardises.
Le poète baisse comme
la mer. Apparaissent alors des épis douloureux, crabes éventrés, langoustes
boursouflées, savates rongées, casseroles traversées, paronymes siamois, culottes
en croix, ordures savantes, puanteurs délicates, paroxysmes ménagers.
Claudication verbale
incessante.
Oisive est la paix.
Tout le reste vagabonde, sur des pieds plats chaussés d’oublis imperméables.
Les thermomètres en
marche se faufilent entre les lits renversés.
Je tiens à ma folie.
C’est ma seule chance de salut dans un monde condamné à la chose, à n’importe
quoi, à quelque raison d’être ou à s’écrouler. Ma folie est une lacune dangereuse,
une chute perpétuelle, difforme, contre le calcul savamment, violemment orchestré,
où tout se tient, y compris ma personne. Échappée de la résonance, elle est
exclue de la sonorité. Et si elle prolifère, c’est contre le règne, la puissance
et la gloire.
Et de nouveau, je me
regarde dans la glace. Une énorme boule de torpeur prête à me sauter à la
gorge, pour régler enfin mon compte.
Huées mouvantes.
Marchons. Chaque pas
est porteur d’un drapeau déchiré d’innocence. Chaque pas est porteur d’un
drapeau noir de souffrance.
Clameurs. Clameurs.
Dans chaque voleur se
niche un sauveur
Dans chaque meurtrier
fleurit un rosier
Dans chaque martyr un
bourreau se dresse
Dans chaque incendiaire
éclate une rivière
Dans chaque misérable
un enfant s’interroge
Braillements.
Peut-on perdre la raison
comme on perd la foi ? Dieu seul se tait.
Hurlements précipités.
Anormal, je vois. Dehors,
les normaux s’entretuent.
L’inquiet apaisement
que celui qui succède à un sommeil vigilant. Les objets apparaissent et disparaissent
à leur guise, et tout se confond dans une attente tremblotante. Les choses
qui m’entourent partagent mon état second. La table de nuit, plongée dans
un murmure délicat, surveille mes mouvements. La chaise tourne le dos au rayon
pénétrant de la fenêtre. Je m’étire dans l’absence et j’attends l’Inconnu. Chaque heure demeure à sa place désignée à l’avance.
Les horloges se concertent. Mais contre les heures, tout est possible et rien
n’est faisable. La crainte défigure la durée. Chaque instant demeure l’occasion
de fleurir dans un énorme bouquet d’orties maléfiques.
Mais ce n’est encore
rien. Quand je referme les paupières, la mémoire s’insinue dans mon crâne.
Couverte de loques, de haillons, de chiffons, elle fixe sur moi ses pupilles
d’épouvante. Alors, je voudrais m’échapper, oublier, m’en aller, et marcher
et courir n’importe où, me sauver de moi-même, oublier que je suis. Je commence
à crier, mais aucun son ne s’échappe de ma bouche, et personne ne sait que
je crie. Je voudrais remuer mes forces, remuer mes mains, mes jambes, mes
pieds, mais j’en suis incapable et je ne puis m’éveiller, revenir à moi. Je
tente désespérément d’ouvrir mes paupières, car je ne veux pas être paralysé
en entier ; je ne veux pas devenir immobile, comme un mort, car je suis sûr
de ne pas l’être.
C’est alors qu’on m’apporte
enfin la nausée sur un plat de présence. Le cauchemar est fini et l’attente
continue.
Ma fatigue est d’une
telle puissance, qu’elle soulèverait les montagnes.
Mon intouchable déesse
! Faudra-t-il mieux sombrer pour mieux t’adorer ?
Cris largement sinistrés.
J’écoute.
La subtilité d’un péril
est, tout de même, une porte de secours, timidement frémissante.
Écrire, écrire, la rage
aux dents, carnage aux mains et aux doigts insolites.
Rumeurs sans fondement
cimenté. Tout remue dans un désordre irréprochable. On ne regrette plus rien.
Grommellements.
Je plonge tout au fond
de ma pesanteur, comme dans une cathédrale engloutie par l’eau boueuse, où
personne ne prêche la clarté mercantile.
Connais-toi par tes
cris.
J’écoute le vent siffler
dans les trous de mon crâne, ce qui est une façon plausible d’ouvrir les volets
sur l’oubli, qui se tapit dans l’ombre.
Feulements étouffés.
C’est dans l’extrême
attente, que la lenteur me monte à la bouche, avant d’engloutir le cerveau.
À la pointe effilée de mon iceberg, il y a un cri strident qui se pose comme
un oiseau de proie.
Clapotements.
Déjà, déjà, présent,
présent.
1492-1942. — Je me rappelle
le passé, comme une lourde épée, trop tendre à toucher,
trop dure à lever. Il y avait en elle une lueur d’espoir-marchandise. Et c’était le même bruit, trop robuste
pour durer, le bruit des croix qui se brisent.
Seigneur, pardonnez-leur,
car ils savent ce qu’ils font.
Les rots s’enlisent
Les robots se taisent
C’est la panne de la
vie
Sommeils décuplés. Cauchemars
égorgés. Éveils ceinturés. Le fracas du jour sortira de ses gonds.
Pense droit
Pense gauche
L’heure saignera
Indomptable est ma vulnérabilité.
Il m’en faudra de plus en plus, pour élaguer de mon arbre de vie toutes les
branches savamment pourries.
ICI
Les ordures embaument
Défense de nier sous
peine d’amende.
(Loi du 29 juillet 1881)
Je romps avec hier.
Je déchire l’avenir. Les horloges s’empêtrent. Il me reste un immense trou
à remplir, une immense épaisseur à nourrir.
Lâcheté pétrie de rigueur.
Faucher les mots qui
foisonnent.
Devenir nu comme un
ver.
L’Erreur.
Sûre d’elle-même, elle
m’inspire confiance et respect. Elle dit toujours des paroles rassurantes.
Il y a tant de paix sur son visage vague, dans sa louche présence. Elle bâtit
des fortunes des hommes et des peuples. Elle rassure les moribonds. Elle stimule
et soulève les infirmes. Sans elle, le monde irait à sa perte. Persévérer
dans l’erreur, est un signe de la vérité. Aller jusqu’au bout de l’erreur, est la certitude
d’une longue vie, d’une décrépitude sans limites, d’une sénescence invétérée.
La vérité, à côté de l’erreur, fait piètre figure. C’est pourquoi ne nous
trompons pas sur le compte de l’erreur. Confortable, omnipotente, elle est
aussi magnanime. Qui, sauf erreur, serait heureux dans cette vie ? Séduits
par les fausses apparences de la vérité, nous nous trompons constamment. Mais
l’erreur ne se trompe jamais. Vouloir échapper à l’erreur est un signe certain
d’abâtardissement.
Le soir
ce hérault
de la mort douce
et tendre
a frappé
tout au fond
de mes yeux
ambulants
clignotants.
La maison d’en face commence à chanceler,
quoiqu’elle soit neuve. Le cuir chevelu se chiffonne, le front
se plisse, les yeux louchent ; du vingtième au centième étage, s’étirent des
rides, comme sur un visage prématurément vieilli.
C’est la maladie à laquelle
personne n’a encore pensé et dont on ignore le nom.
Les ménagères continuent
à s’approvisionner normalement.
Renvois fétides.
J’écoute. Quelques mots
hagards se heurtent contre le miroir de mon dire, et retombent, écartelés.
Un instant... et ils se relèvent, fatigués et grandis avant l’âge.
Je me relis. Mon pêle-mêle
me suit comme un molosse fidèle et féroce.
Supplicier les demandes
de l’Infâme.
Paroles creuses, comme
des dents cariées, et qui font mal, sans pour autant crier au secours. Il
faut que je vous palpe une par une, et rectifie votre odeur fétide... que
je plonge dans vos sens humides et repêche, tout au fond, votre engrenage,
rouillé par l’ankylose des siècles, et la rouille qui râpe vos lèvres, usées
jusqu’à la corde.
Aucun crayon n’est à
la hauteur de mes insaisissables ruptures.
Voici la soupe qui se
traîne laborieusement avec son appareillage clinquant neuf. Le couloir est
plein de vapeur chantante et morose.
Je devrais écrire avec
tout ce que j’ai dans le ventre, avec tout ce que j’ai dans le creux de ma
main, avec tout mon cerveau entièrement écervelé, avec toute ma lucidité assoiffée.
Recroquevillé est mon être, dans des draps humides qui sentent le poireau.
L’heure est tardive. C’est l’heure de la peur. Il est déjà dix heures.
Des noms, des noms, des noms
pour habiller l’innommable !
J’écoute le silence. Il y a plusieurs
silences qu’il me faut reconnaître. Cela bruit de silences. Un nombre sans
nombre de silences meurtris ou retenus comme des chiens en laisse. Des silences
à l’affût du moindre bruit. Même l’écho du silence tape fort dans la tête.
Chaque silence me guette pour bondir à l’improviste et me cimenter la bouche.
Quant aux silences intérieurs, ils sont envahis par des loques chuchotantes
de mon corps. Je fais de mon mieux pour écouter le vrai silence. Mais cette sérénité dite silencieuse, c’est un silence
musical, un diapason. Je ne suis pas encore suffisamment APESANT pour entendre
mon grand silence intérieur.
Les nœuds de vipères sentent la douleur,
comme toi et moi, inhumainement tendus comme ils le sont.
La connivence était visible, mais la
preuve éclatante s’embrouilla. Quand la durée se fut dissipée, on vit mon visage étrangement
ampoulé. Mais on sembla se ranger. Une piqûre supplémentaire survint à l’improviste.
— Que pourrais-je craindre à présent ? Ne me suffirait-il pas de vouloir
pour devenir quelque momie dévêtue ? — C’est alors qu’ils sont venus me
surprendre dans mon lit renversé. Oui, le tout était de paraître immobile,
pour donner le change : prononcer quelques paroles inintelligibles, comme
au cours d’un enterrement codifié, tout en souriant béatement et en suant
impérativement.
Pernicieuses bornes
du lit, en triangle parfait.
Je rentre en moi en
rampant.
Tous les autres moyens
de locomotion me sont interdits.
Les grands dépouillés
sont tout proches des plénitudes impies.
Quelque part, le volet
a bêlé toute la nuit, dans la maison enfouie, où le maître se mourait. Mais
avant l’aube, un deuxième souffle se leva, plein de râles, et calma le volet
délirant.
Gloussements.
Dans les rues de jadis,
les chants et les chiens couraient côte à côte.
Consommer le superbe. Sa douleur l’exige.
Un peu de paix soupire
entre deux craquements impétueux.
J’ai beau donner des coups de poings dans le regard impie du présent.
L’avenir est déjà là, profondément enfoui dans le creux de ma main qui- fourmille
de chemins de traverse.
Marteau-pilon. Marteau-pilon.
Attendre son heure,
attendre. Dans une heure, ou dans un siècle, il n’y aura ni heure, ni siècle,
mais un simple clin d’œil que l’inouï transpercera.
Arrière pensée ou arrière-saison
?
Les deux font mal.
En attendant une main
salvatrice de douceur, je saccage tout ce qui me tombe sous la main.
Perce-racaille.
Mémoire amputée du futur,
qu’as-tu fait de ta première poussée, de ta poussée verticale, vertigineuse
?
Dans mon espace nourri
de cris, j’apprends à hurler silencieusement.
Échappé du carcan de
la raison, tout devient permis au poète, à condition qu’il apprenne à ne pas
se dominer.
Hurlements graves.
La débâcle des siècles
rassure l’Éternel.
?
Le tout premier tohu-bohu
était déjà régulier, codifié et payant, puisqu’il existait.
Les faux-semblants m’emboîtent
le pas et leurs ombres me pourchassent.
Douce déchéance. Déesse
souriante qui m’élève et me chérit comme un enfant prodigue et puni.
Toute réussite est nimbée
d’un halo de vulgarité irréprochable.
La biographie du poète
est un fol amas de linge sale.
Vers le simple ? Rien
n’est simple.
Tintement sournois.
L’Actuel
sans visage me regarde sans voir.
Cliquetis des lits.
Il se leva la nuit,
énorme, inabordable. En heurtant de ses deux mains le vide épais de la salle
commune, et en s’y appuyant fermement, il urina sa longue litanie.
Patience ! L’impatience
avance !
Et j’avoue, et j’avoue
tout. J’avoue les ordures ménagères hors série, les pissenlits, les hosties.
Et j’avoue la terre nue et le ciel renversé, et l’immense horizon, la gadoue
rassurante, les casseroles éventrées, les fourneaux perforés, pots de chambre
troués, poubelles ébrasées, détritus relevés ; et j’avoue et confesse être
complice des épaves révoltées contre les articles, les chapitres et les prescriptions.
Et j’avoue tout, et
j’avoue le vertige qui me terrasse, et la folie qui me pousse à fouiller dans
le ventre des souillures, des raclures et des immondices. Et j’avoue et confesse
être amant de la fange, de l’écume, et de tout ce qui suinte, bave et se consume.
Et j’avoue et confesse être complice du pillage poisseux éclairé par la pleine
lune de fureur. Et j’avoue et confesse la rouille qui dévore les objets les
plus durs et qui trompe leur permanence. Et j’avoue et confesse le mâchefer,
la poussière, le pétrole, tout ce qui rampe, tout ce qui brûle sur le sol.
Et j’avoue et confesse tout ce qui traîne, tout ce qui souffre, tout ce qui
sombre, se défait et se décompose. Et j’avoue et confesse toutes les souillures,
toutes les pourritures. Et j’avoue et confesse temps anciens, temps modernes,
temps futurs, temps magiques, estropiés, pulvérisés, mécanisés, atomisés.
Et j’avoue et confesse la lézarde et la brèche, la chute et les éboulements.
Et j’avoue et confesse être le primat de la sainte déchéance, perdition et
dévastation.
Et je suis innocent,
innocent, innocent, innocent !