ALEISTER CROWLEY

MAGICK

Traduction de Philippe PISSIER

 

 

 

 

 

 

 

APO PANTOS KAKODAIMONOS

 

(Préface)

 

 

              À l’évidence — et peut-être sommes-nous l’exception à couteaux tirés avec la règle —, la pensée d’Aleister Crowley (1875-1947) est peu et/ou mal connue au pays de Rabelais, thélémite avant l’heure, heure du faucon fonçant en piqué sur le monde.

 

              Celui qui devait rénover la magie dans le cadre du vingtième siècle occidental naquit à Leamington (Warwickshire) dans une famille inféodée à une secte protestante ultra-fanatique : les Frères de Plymouth; et nul doute que l’oppression de leur morbidité puritaine joua un grand rôle dans sa révolte subséquente et pour tout dire “magicke” contre le christianisme et autres instances aliénantes. Celle-ci débuta par l’exercice de la poésie et son parcours orphique fut influencé par Baudelaire (qu’il traduira en anglais), Swinburne, Shelley, Keats et le visionnaire William Blake. En 1898 parut son premier recueil : “Aceldama”, marqué par un satanisme s’apparentant à celui de l’auteur des “Fleurs du Mal”. Suivirent bientôt “The Tale of Archaïs”, “Songs of the Spirit”, “White Stains” (publié clandestinement chez Leonard Smither, éditeur entre autres d’Oscar Wilde). Ce dernier, considéré par certaines autorités comme l’œuvre la plus immonde de toute la littérature anglaise, avait été rédigé en réaction contre l’ouvrage de Krafft-Ebing : “Psychopathia Sexualis”. Crowley était en total désaccord avec ce professeur allemand qui, en bon infra-humain qui se respecte, soutenait que les déviations sexuelles étaient d’origine pathologique ou résultaient d’un “faute de mieux”. Bien au contraire, il s’agissait pour lui “d’affirmations magiques de points de vue parfaitement intelligibles” (on sent déjà pointer le concept de magie sexuelle qu’il devait plus tard étudier et mettre en pratique). C’est ce qu’il essaya de démontrer sous forme artistique au-travers des poèmes de “White Stains”, pervers merry-go-round dont les cavales oscillent au rythme de la nécrophilie ou de la bestialité.

 

              Crowley avait depuis environ deux ans l’intuition qu’il pourrait éveiller des parties occultées de lui-même via la magie et, suite à une rencontre inattendue, il entrait le 18 novembre de la même année, sous le nomen mysticum de Frater Perdurabo, dans un ordre initiatique intitulé “Hermetic Order of the Golden Dawn” (Ordre Hermétique de l’Aube Dorée (1)) fondé à Londres en mars 1888 par trois membres de la “Societas Rosicruciana In Anglia” — elle-même créée en 1865 par d’éminents francs-maçons & perpétuant les enseignements d’Elias Ashmole et John Dee. Sa structure hiérarchique était basée sur un système de grades en correspondance avec les séphiroth de l’Arbre de Vie de la Qabal (Crowley améliorera de beaucoup cet agencement lorsqu’il fondera son propre ordre initiatique : l’Astrum Argentinum (2)). C’est là que la future “Grande Bête” devait faire ses premières armes en magie — pour ce qui est de l’aspect formel de cette dernière. L’ordre se désagrégera rapidement et nous laisserons à notre ami Jean-Pascal Ruggiu le soin de nous éclairer sur cette grande aventure humaine et spirituelle où la mesquinerie le dispute à la paranoïa.

 

              Aleister volera bientôt de ses propres ailes et entreprendra de longs et mouvementés voyages. Vers 1901-1902, il pratiquera intensément le Yoga en Inde du Sud puis gagnera Ceylan où vivait désormais Allan Bennett, ex-membre de l’Aube Dorée et ami, devenu moine bouddhiste sous le nom de Bhikku Ananda Metteya. En compagnie de celui-ci, il continuera d’explorer ce domaine et au terme de plusieurs mois atteindra l’état nommé Dhyana qu’il décrira comme une formidable expérience spirituelle. Cet apprentissage du contrôle du corps, de la pensée, du souffle & des émotions marque un tournant important dans la vie du Mage. En effet, cette connaissance et cette maîtrise qu’il venait d’acquérir (et dont témoigne la Partie I de ce livre) le hissaient irrémédiablement au-dessus des magiciens de l’Aube Dorée auxquels l’entraînement psycho-physiologique du Yoga aurait sans doute beaucoup apporté quant au contrôle de leurs expérimentations astrales et rituelles.

 

              En 1904 (précisément les 8, 9 & 10 avril) surviendra l’événement qui dès lors orientera de manière capitale l’existence de Frater Perdurabo. Alors de passage au Caire en compagnie de sa première femme, Rose Edith Kelly, une révélation écrasante, “Le Livre de la Loi” ou “Liber AL vel Legis” (3), lui est dictée durant ces trois jours par une entité supra-humaine nommée Aiwaz. Ses trois chapitres sont les trois paroles respectives des divinités Nuit, Hadit & Râ-Hoor-Khuit. Dans l’iconographie égytienne, Nuit est représentée comme une femme arquée au-dessus de la terre, voûte céleste où brillent les étoiles : c’est la grande déesse du panthéon thélémite, se confondant avec le zéro qabalistique. Nuit, Hadit & Râ-Hoor-Khuit nous évoquent la trinité Isis-Osiris-Horus. La définition que Nuit donne d’elle-même (dans le chapitre où elle s’exprime) est suffisamment éloquente : « I am Infinite Space, and the Infinite Stars thereof » (I, 22), soit ISIS en acrostiche. Elle symbolise l’infinité des possibilités à accomplir. Son parèdre ou complément, Hadit, est le point infinitésimal et omniprésent, la graine créatrice; on peut le comparer au Soi ou à l’Atma hindou, ou encore le définir comme “le centre secret de l’âme humaine”. Dans le Liber Legis (II, 3), Hadit se présente de la manière suivante : « Dans la sphère je suis partout le centre, comme elle, la circonférence, n’est trouvée nulle part » (II, 3). Hadit est cette unité infiniment petite qui va explorer l’infiniment grand de sa compagne Nuit. On le représente comme un globe ailé au cœur de cette dernière. Il est le “Vrai Vouloir” (“True Will”) à l’intérieur de chaque être humain. De la conjonction de Nuit & Hadit estengendré Heru-Râ-Ha ou Horus, pouvant se manifester sous deux formes : celle d’un enfant encore à naître, Hoor-Paar-Kraat, ou celle de Râ-Hoor-Khuit, dieu faucon de la guerre. C’est sous cette dernière, très belliqueuse, qu’il se manifeste dans le chapitre qui lui est consacré. Il représente la réalisation de la Vraie Volonté et se trouve être le Seigneur du Nouvel Éon. Dans la pensée de Crowley, le monde est régulièrement soumis à des changements d’éons, ou de cycles si l’on préfère. Ainsi, le monde serait passé par l’Éon d’Isis correspondant aux sociétés matriarcales et aux cultes de la Nature; puis par l’Éon d’Osiris correspondant aux sociétés patriarcales et aux cultes des “dieux agonisants” dont le christianisme est le meilleur mais non le seul exemple. Durant celui-ci, la formule initiatique en vigueur est celle de la renonciation et de la rédemption via la souffrance. A contrario, dans ce nouvel Éon d’Horus (qui présente d’ailleurs beaucoup d’analogies avec le Kali-Yuga hindou), « Le mot du Péché est Restriction. » (I, 41). La démarche transcendantale se rapproche des enseignements du tantrisme pour lequel co-existence du Samsara et du Nirvana n’est plus incompatible. Abolie l’opposition entre réalisation spirituelle et fréquentation du monde phénoménal. Citons Crowley : « La joie de vivre consiste à exercer ses énergies en une croissance continuelle, en un changement incessant et en jouissant de toute expérience nouvelle. S’arrêter signifie tout simplement mourir. L’éternelle erreur de l’humanité est de se fixer un idéal accessible ». Cela nous fait tout naturellement penser à Nietzsche pour qui le bonheur est « le sentiment que la puissance croît, qu’un obstacle est en voie d’être surmonté ». Tout le chapitre III attribué à Râ-Hoor-Khuit est d’ailleurs parsemé d’affirmations d’un nietzschéisme violent : « Maintenant, qu’il soit tout d’abord compris que je suis un dieu de Guerre et de Vengeance. Je les traiterai avec rigueur. » (III, 3), « Ne craignez rien du tout; ne craignez ni les hommes ni les Parques, ni les dieux, ni quoi que ce soit. Ne craignez pas l’argent, ni le rire de la sottise du peuple, ni tout autre pouvoir dans les cieux ou sur terre ou sous terre. » (III, 17), « Maudis-les ! Maudis-les ! Maudis-les ! De ma tête de Faucon je crève à coups de bec les yeux de Jésus alors qu’il pend à la croix. Je bats des ailes au visage de Mahomet & le frappe de cécité. De mes serres j’arrache la chair de l’Indien et du Bouddhiste, du Mongol et du Din. Bahlasti ! Ompehda ! Je crache sur vos croyances crapuleuses. Que Marie immaculée soit déchirée sur des roues : que par égard pour elle toutes les femmes chastes soient totalement méprisées parmi vous ! » (III, 50-55). Voici donc Crowley promu prophète d’un nouveau cycle et pour des raisons — entre autres qabalistiques — trop longues à expliquer ici, il s’identifiera de plus en plus à la Bête de l’Apocalypse, celle dont le nombre est le nombre d’un homme : 666.

 

              Chapitre I, verset 39, il est dit : « Le mot de la Loi est THELEMA ». Thelema est le mot grec pour “volonté” (de même valeur numérique que le mot “Agape” signifiant “Amour” ou qu’AIWAZ : 93) et un individu adhérant à la révélation d’Horus — & mettant en pratique ses implications — est dit “thélémite”. Pour le Mage employant le système théurgique de Crowley, l’objectif principal est en effet de découvrir sa “Vraie Volonté”, celle-ci n’ayant rien à voir avec le volontarisme du profane : elle se situe largement au-delà des désirs conditionnés par l’éducation, la société, le contexte culturel, etc. À vrai dire, pour la Bête, la quête de la Vraie Volonté se confond avec le Grand Œuvre alchimique.

 

              C’est en 1911 qu’il rencontre Mary d’Este Sturges, élève d’Isadora Duncan (elle prendra le nomen mysticum de Soror Virakam). Elle devient bientôt la medium de Crowley et recueillera certains messages d’un esprit nommé Ab-ul-Diz, enjoignant son compagnon d’écrire un livre sur la magie : le “Book Four”. Les deux premières parties de celui-ci (le présent ouvrage en constitue la traduction) virent le jour en 1913. Il faudra attendre 1929 pour que paraisse la troisième, “Magick in Theory and Practice”, qui est en quelque sorte le Dogme et Rituel de la Grande Bête, traitant de tous les problèmes liés à l’exercice de la théurgie. La quatrième, “The Equinox of the Gods” (à savoir le Liber AL accompagné de commentaires) parut en 1938. Ce Livre 4 ou Liber ABA est en quelque sorte le successeur thélémite du “Book Four” de l’Ordre Hermétique de l’Aube Dorée : ce quatrième tome des enseignements de cette école incluait les données cérémonielles de base, à savoir : rituélies élémentaires et planétaires (pentagrammes & hexagrammes) ainsi que fabrication et consécration des armes magiques.

 

              Nul doute que le lecteur l’ayant parcouru sera surpris par ce que Crowley nous offre dans son œuvre du même titre : il pourra déjà voir dans les deux premières parties ici présentées avec quelle profondeur psychologique & métaphysique l’auteur nous entretient du Yoga comme de la symbolique des divers instruments rituels.

 

              Nous espérons que la publication de ce texte sera à même de donner un aperçu de la complexité et de la richesse du système magique de la Bête ainsi que d’enfin fournir à tous les francophones avides de ses écrits fondamentaux une traduction correcte de l’un d’entre eux.

 

Aum. Ha.

 

LÉON & LE TRADUCTEUR.

 

 

 

NOTES

 

(1) Dont survivent d’ailleurs en France quelques épigones.

 

(2) Cf. “Une Étoile en Vue”, appendice II de “Magick in Theory and Practice” (traduit & à paraître).

 

(3) Disponible à l’Oasis Sous les Étoiles.

 

 

 

 

EN GUISE D’INTRODUCTION À LA WELTANSCHAUUNG THÉLÉMITE

 

 

              La Grande Bête chevauchée par sa Grande Putain Babalon au centre d’une sphère noire et or qui change à tout instant la couleur des herbes de l’Abîme, des nuages de sang se profilant à l’angle du dragon vaginal.

 

              Que cache donc le sourire du nouvel Hiérophante ?

 

              Quelle est-elle, cette princesse du 10 à délivrer du 4 nécrosé usurpant le visage du 1 ? Je dirais peut-être un diamant noir aux cils thermonucléaires, une farce sanglante allaitée par l’idée même de Création. Mais sans piment tout est fatigant et sans risques tout est triste : aussi remercions l’Unité Divine d’être tombée si bas ! Pour la chance de l’union, pour les échancrures inquisitoriales taquinant l’ossature du caprice, pour les poignards de la pluie refermant le cercle des regards enlacés.

 

Philippe Pissier.

 

 

 

 

REMERCIEMENTS

 

 

              Nous tenons à exprimer notre gratitude envers :

 

              – l’O.T.O. dans son ensemble et l’Oasis “Sous les Étoiles” en particulier,

 

              – LÉON et Paul GINET-DUCHATEAU pour avoir bien voulu se charger de la relecture du tapuscrit,

 

              – Laurent MEDELGI, diplômé de l’Université de Cambridge (où rôde encore le “Démon Crowley”), pour avoir, sous inspiration divine — ou démoniaque ! —, élucidé le mystère d’une citation du Liber Liberi vel Lapidis Lazvli,

 

              – Christiane ROY, Nicolas TERESHCHENKO, TANYA (de la Fraternité d’Eulis), pour m’avoir fourni diverses informations qui m’étaient inaccessibles,

 

              – et surtout Ghemma QUIROGA et José GALDO, animateurs de la revue “BLOCKHAUS”, sans l’amitié et l’aide desquels cette traduction ne serait pas ce qu’elle est.

 

Philippe PISSIER.

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

 

              Au cours de notre traduction, nous nous sommes trouvés dans l’obligation de prendre certaines options. Celles-ci, ainsi que d’autres difficultés inhérentes au texte, méritent de brèves explications.

 

              1. Nous avons décidé de garder le mot “MAGICK” tel quel, et, lorsqu’il est traité comme un adjectif, de l’écrire “magicke”. Il était capital de conserver la dignité et la force de ce terme. Toutefois, lorsque les mots “magic” ou “magical” sont employés, nous les rendons alors par les “magie” et “magique” habituels.

 

              2. Nous traduisons le mot “supernal” par “supernelle”. L’expression anglaise “supernals” désigne les trois Séphiroth supérieures de l’Arbre de Vie (monde d’Atziluth). “Supernelle” nous semble satisfaisant du point de vue sonorité, et s’avère de plus constituer un hommage (fortuit ?) à la compagne de Flamel.

 

              3. Quelquefois, le mot latin “Magus” (pluriel “Magi”) est employé en lieu et place du mot “Magician”. Pour le sens de la lecture, il convient de se souvenir que ce terme s’applique à l’Adepte ayant atteint le grade initiatique correspondant à la Séphirah Chokmah.

 

              4. Le nom de la troisième Séphirah, Binah, est en anglais : “Understanding” (= Compréhension). Dans le cours du texte, ce mot ou le verbe “to understand” sont rarement employés innocemment, ils font très souvent référence à la “compréhension” participant de Binah, ce qui est beaucoup plus que “comprendre” au sens usuel du mot. Que le lecteur soit donc attentif à la présence de ces derniers.

 

LE TRADUCTEUR.

 

 

 

 

Publié par ordre de

 

la GRANDE FRATERNITÉ BLANCHE

 

connue comme l’AA

 

              Notre Sceau faisant Foi,

 

 

N....

 

 

                             Praemonstrator-Général.

 

  

 

 

 

UNE NOTE

 

 

              Ce livre, délibérément, n’est pas l’œuvre de Frater Perdurabo. L’expérience montre que son écriture est trop concentrée, trop abstruse, trop occulte, pour que des esprits ordinaires y comprennent quoi que ce soit. Il est espéré que cette consignation par écrit de fragments décousus de sa conversation courante puisse s’avérer à la fois plus intelligible et plus convaincante, et pour le moins constituer une étude préliminaire permettant à l’étudiant de se mettre à l’œuvre, armé d’une connaissance et d’une compréhension générales de ses idées, et de la forme sous lesquelles il se les représente.

 

              La Partie II, “Magick”, est rédigée dans un style plus avancé que celui de la Partie I; l’on espère de l’étudiant qu’il connaisse quelque peu la bibliographie du sujet, et soit capable d’en avoir une vision intelligente. Cette partie est, quoi qu’il en soit, réellement explicative de la Partie I, qui n’est qu’une première ébauche grossière.

 

              Si les deux parties sont consciencieusement étudiées et comprises, l’élève aura alors acquis une véritable connaissance de tous les fondements et points essentiels de la Magick comme du Mysticisme.

 

              J’écrivis ce livre sous la dictée de Frater Perdurabo à la Villa Caldarazzo, Posilippo, Naples, où j’étudiais sous sa tutelle, une villa qui nous avait été effectivement prophétisée, bien avant d’atteindre Naples, par ce Frère de l’AA qui m’apparut à Zürich. Tout point me semblant obscur était éclairci lors d’une nouvelle dissertation (celles-ci furent remaniées en conséquence). Avant l’impression, l’œuvre fut relue dans son intégralité par plusieurs personnes d’une intelligence plutôt en-dessous de la moyenne, et tout point qui n’était pas parfaitement clair, même pour eux, fut élucidé.

 

              Puisse la Voie être désormais libre pour tous !

 

              Frater Perdurabo est le plus honnête de tous les grands instructeurs religieux. Les autres ont dit : « Croyez-moi ! ». Lui dit : « Ne me croyez pas ! ». Il ne cherche pas de disciples; il les mépriserait et les rejetterait. Ce qu’il veut, c’est un corps d’étudiants, indépendant et sûr de lui, où ceux-ci suivraient leurs propres méthodes de recherche. S’il peut leur épargner du temps et de la peine en leur donnant quelques “tuyaux” utiles, son travail aura été payé de retour.

 

              Ceux qui ont désiré que les hommes les croient étaient absurdes. Une langue ou une plume persuasives, ou une épée efficace, agrémentées du chevalet de torture et du bûcher, créèrent cette croyance qui est contraire à, et destructrice de, toute véritable expérience religieuse.

 

              LA VIE TOUTE ENTIÈRE DE FRATER PERDURABO EST DÉSORMAIS CONSACRÉE À VOUS FAIRE OBTENIR CETTE VIVANTE EXPÉRIENCE DE LA VÉRITÉ POUR, PAR, ET EN VOUS-MÊMES !

 

SOROR VIRAKAM (Mary d’Este Sturges).

 

 

 

 

Il y a sept clés à la grande porte,

Étant huit en une et une en huit,

D’abord, que ton corps soit immobile,

Rigide comme un cadavre; afin de pouvoir avorter

Des fœtus de l’agitation qui taquinent la pensée.

Puis, que ton rythme respiratoire soit faible,

Aisé, lent et régulier;

De sorte que ton être soit en harmonie

Avec la grande pâmoison de l’océan Pacifique.

Trois, que ta vie soit pure et sereine,

Oscillant doucement telle un palmier à l’abri du vent.

Quatre, que ta volonté-de-vivre soit enchaînée

Au seul amour de la profondeur.

Cinq, que la pensée, divinement affranchie

Des sens, observe son entité.

Surveille toute pensée qui surgit; accroît

Ta vigilance d’heure en heure !

Vif et tranchant, tourné vers l’intérieur,

Ne manque d’aucun atome d’analyse !

Six, sur une pensée solidement fixée,

Apaise tout murmure du vent !

Ainsi comme une flamme immuable et droite

Consume ton être en une parole !

Puis, calme cette extase, prolonge

Ta méditation, la rendant forte et rude,

Tuant même Dieu, s’Il devait distraire

Ton attention de l’acte choisi !

Enfin, toutes ces choses en une seule subjuguées,

Il est temps que s’épanouisse la fleur de minuit !

L’unité est. Quoique même en cela,

Mon fils, tu n’auras point tort

De refréner l’expression, décoche

Un trait de ta lumière à la source enténébrante de l’extase,

Abandonnant même nom, forme, vue et emphase

De cette conscience supérieure;

Perce au cœur ! Je te quitte ici :

Tu es le Maître. Je révère

Ton éclat qui gronde au loin,

Ô Frère de l’Étoile d’Argent !

 

Crowley : « AHA ! ».

 

 

 

 

PARTIE I

 

 

 

LIVRE QUATRE :

 

 

MYSTICISME

 

 

 

 

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

 

 

              L’EXISTENCE, TELLE QUE NOUS LA CONNAISSONS, EST PLEINE DE TRISTESSE. Pour ne citer qu’un détail mineur : tout homme est un criminel condamné à la peine capitale, mais ne connaissant pas la date de son exécution. Cela nous déplaît à tous. Par conséquent, chaque homme fait tout son possible pour différer la date, et sacrifierait tout ce qu’il a pour révoquer la sentence.

 

              Pratiquement toutes les religions et philosophies ont démarré aussi crûment : en promettant à leurs adhérents une récompense telle que l’immortalité.

 

              AUCUNE RELIGION N’A PÉCHÉ PAR INSUFFISANCE DE PROMESSES; LA DISSOLUTION ACTUELLE DES RELIGIONS EST DUE AU FAIT QUE LES GENS ONT DEMANDÉ À VOIR LES GARANTIES. Les hommes ont même renoncé aux importants avantages matériels qu’une religion bien organisée peut conférer à un État, plutôt que de souscrire à la fraude et au mensonge, ou même à n’importe quel système qui, sa culpabilité n’étant pas avérée, se trouve néanmoins dans l’incapacité de prouver son innocence.

 

              Étant plus ou moins insolvables, la meilleure chose que nous puissions faire est d’à nouveau attaquer le problème sans idées préconçues. COMMENÇONS PAR DOUTER DE TOUS LES ÉNONCÉS. CHERCHONS UNE MANIÈRE DE SOUMETTRE TOUTE ASSERTION À L’ÉPREUVE EXPÉRIMENTALE. Y-A-T-IL QUELQUE VÉRITÉ DANS LES PRÉTENTIONS DES DIVERSES RELIGIONS ? EXAMINONS LA QUESTION.

 

              Notre difficulté première est due à l’énorme richesse de notre matériel. Entrer dans un examen critique de tous les systèmes serait une tâche sans fin; le nombre de témoignages est trop élevé. Or, chaque religion est également affirmative, et chacune réclame la foi. Nous la lui refuserons en l’absence de preuves indiscutables. MAIS NOUS POUVONS UTILEMENT CHERCHER À SAVOIR S’IL N’EST PAS UN POINT SUR LEQUEL CONCORDENT TOUTES LES RELIGIONS : car, si c’est le cas, il semble possible qu’il soit digne d’une réflexion réellement approfondie.

 

              On ne le trouvera certainement pas dans le dogme. Même une idée aussi simple que celle d’un être suprême et éternel est niée par un tiers de la race humaine. Les légendes relatives aux miracles sont peut-être universelles, mais en l’absence de preuves démonstratives, elles répugnent au bon sens.

 

              Mais quelle est l’origine des religions ? Comment se fait-il que l’affirmation improuvée ait si fréquemment forcé l’assentiment de toutes les catégories humaines ? N’est-ce pas là un miracle ?

 

              IL Y A, TOUTEFOIS, UNE FORME DE MIRACLE QUI SE PRODUIT ASSURÉMENT, L’INFLUENCE DU GÉNIE. Il n’existe pas d’analogie connue dans la Nature. On ne pourrait même pas imaginer un “super-chien” transformant l’univers canin, tandis que dans l’histoire de l’humanité, ceci arrive régulièrement et fréquemment. Maintenant, nous avons trois “super-hommes”, tous en conflit. QU’Y-A-T-IL DE COMMUN ENTRE CHRIST, BOUDDHA, ET MAHOMET ? Existe-t-il un point sur lequel ils soient tous trois en accord ?

 

              Pas un point de doctrine, ni un point de morale, ni leur théorie de “l’au-delà”. Et néanmoins nous relevons dans l’histoire de leurs vies une identité parmi de nombreuses diversités.

 

              Bouddha naquit Prince et mourut mendiant.

 

              Mahomet naquit mendiant et mourut Prince.

 

              Le Christ demeura inconnu jusque longtemps après sa mort.

 

              Une vie détaillée de chacun fut rédigée par les dévôts, et IL Y A UNE CHOSE COMMUNE À TOUTES TROIS — UNE OMISSION. Nous ne savons rien du Christ entre douze et trente ans. Mahomet disparut dans une grotte. Bouddha quitta son palais, et s’en alla passer une longue période dans le désert.

 

              CHACUN D’ENTRE EUX RESTA PARFAITEMENT SILENCIEUX JUSQU’AU MOMENT DE SA DISPARITION, ET IMMÉDIATEMENT À SON RETOUR COMMENÇA À PRÊCHER UNE NOUVELLE LOI.

 

              Cela est curieux au point de nous inciter à vérifier si les histoires des autres grands maîtres confirment ou contredisent cette tendance.

 

              Moïse mena une vie tranquille avant son meurtre de l’Égyptien. Il s’enfuit alors au pays de Madian, et nous ne savons rien de ce qu’il y fit, quoique immédiatement à son retour il bouleverse le pays tout entier. Plus tard, également, il s’absente plusieurs jours sur le mont Sinaï et en revient portant les Tables de la Loi.

 

              Saint Paul, lui aussi, après ses aventures sur la route de Damas, resta de nombreuses années dans le désert d’Arabie, et à son retour renversa l’Empire Romain. Dans les légendes des sauvages, nous retrouvons ce même phénomène universel; quelqu’un qui n’est rien de spécial s’absente pour une période plus ou moins longue et revient comme le “grand homme-médecine”; mais personne ne sait au juste ce qui lui est arrivé.

 

              EN FAISANT TOUTE DÉDUCTION POSSIBLE POUR LA FABLE ET LE MYTHE, NOUS NOUS TROUVONS EN PRÉSENCE DE CETTE COÏNCIDENCE. Ceci ne peut s’expliquer par aucune des voies habituelles.

 

              Il n’existe aucun élément permettant de soutenir qu’ils furent dès le départ des hommes exceptionnels. Mahomet aurait difficilement conduit un chameau avant ses trente-cinq ans s’il avait eu quelque talent ou ambition. Saint Paul avait plus de talent inné; mais il est le moindre des cinq. Pas un ne semble avoir possédé aucune des fournitures usuelles du pouvoir, comme le rang, la fortune, ou l’influence.

 

              Moïse était plutôt un homme important en Égypte avant son départ; il revint comme un simple étranger.

 

              Christ n’est pas parti en Chine épouser la fille de l’Empereur.

 

              Mahomet n’a pas amassé des richesses ni réuni des troupes d’assaut.

 

              Bouddha n’a pas consolidé quelque organisation religieuse.

 

              St Paul n’a pas intrigué avec un général ambitieux.

 

              Tous revinrent pauvres; tous revinrent seuls.

 

              Quelle était la nature de leur pouvoir ? QUE LEUR SURVINT-IL DURANT LEUR ABSENCE ?

 

              L’histoire ne nous aidera pas à résoudre le problème, car l’histoire est muette.

 

              Nous n’avons que les récits de ces hommes eux-mêmes.

 

              Il serait remarquable de s’apercevoir d’une concordance entre ces récits.

 

              Des grands maîtres que nous avons cités, Christ est muet; les quatre autres nous disent quelque chose; certains plus, d’autres moins.

 

              Bouddha entre dans des détails trop compliqués pour que nous les abordions ici; mais pour l’essentiel il s’attaqua d’une manière ou d’une autre à la force secrète du Monde et la maîtrisa.

 

              En ce qui concerne les expériences de Paul, nous ne possédons qu’une allusion faite en passant, selon laquelle il fut « projeté au Ciel, et y vit et entendit des choses dont il n’est pas permis de parler. »

 

              Mahomet affirme crûment avoir été « visité par l’Ange Gabriel », qui lui communiqua des choses venant de “Dieu”.

 

              Moïse dit qu’il « contempla Dieu ».

 

              Aussi diverses que soient ces affirmations à première vue, toutes s’entendent à relater une expérience du genre qu’il y a cinquante ans on aurait dite surnaturelle, qu’aujourd’hui on qualifierait peut-être de spirituelle, et qui dans cinquante autres années possédera un nom adéquat à une certaine compréhension du phénomène survenu.

 

              Les théoriciens n’ont pas été à court d’explications; mais elles divergent.

 

              Le Mahométan affirme que Dieu existe, et qu’il a réellement envoyé Gabriel avec des messages pour Mahomet : mais tous les autres le contredisent. Et de par la nature même de l’affaire, la preuve est impossible.

 

              Le manque de preuves a été si durement ressenti par la Chrétienté (et dans une moindre mesure par l’Islam) que de nouveaux miracles furent fabriqués presque quotidiennement afin de consolider l’édifice chancelant. La pensée moderne, refusant ces miracles, a adopté des théories impliquant l’épilepsie et la démence. Comme si l’organisation pouvait naître de la désorganisation ! Même si l’épilepsie était la cause de ces grands mouvements qui ont fait surgir civilisation après civilisation de la barbarie, cela ne formerait qu’un argument pour cultiver l’épilepsie.

 

              Bien sûr, les grands hommes ne se conformeront jamais aux normes des petits, et celui dont la mission est de bouleverser le monde peut difficilement échapper à l’étiquette de révolutionnaire. Les lubies d’une époque fixent toujours les modalités de l’abus. La lubie de Caïphe était le judaïsme, et les Pharisiens lui dirent que Christ « blasphémait ». Pilate était un romain loyal; face à lui, ils accusèrent Christ de « sédition ». Lorsque le Pape avait tout pouvoir, il était nécessaire de prouver qu’un ennemi était “hérétique”. Progressant aujourd’hui vers une oligarchie médicale, nous tentons de prouver que nos adversaires sont “fous”, et (dans les contrées puritaines) d’attaquer leurs “mœurs”. NOUS DEVONS DONC ÉVITER TOUTE RHÉTORIQUE, ET TENTER D’EXAMINER SANS PRÉJUGÉ AUCUN LES PHÉNOMÈNES QUI SURVINRENT À CES GRANDS GUIDES DE L’HUMANITÉ.

 

                   Rien ne nous empêche de supposer que ces hommes eux-mêmes ne comprirent pas clairement ce qui leur advint. Le seul qui explique entièrement son système est Bouddha, et Bouddha est le seul à ne pas être dogmatique. Nous pouvons aussi supposer que les autres estimèrent imprudent d’expliquer trop clairement les choses à leurs disciples; Saint Paul fit à l’évidence ce choix.

 

              Notre meilleur document sera donc le système de Bouddha (1); mais il est si complexe qu’aucun aperçu rapide ne servirait; et dans le cas des autres, nous n’avons pas les récits des Maîtres mais ceux de leurs disciples immédiats.

 

              LES MÉTHODES RECOMMANDÉES PAR TOUS CES GENS OFFRENT UNE RESSEMBLANCE SAISISSANTE. Ils prônent la “vertu” (de divers types), la solitude, l’absence d’émoi, la modération dans l’alimentation, et enfin une pratique que certains nomment prière et d’autres méditation (les quatre premières s’avèrent à l’examen n’être que des conditions favorables à la dernière).

 

              En enquêtant sur le sens de ces deux choses, nous nous apercevons qu’elles ne font qu’une. Car quel est l’état de la prière ou de la méditation ? Il s’agit de LA RESTRICTION DE L’ESPRIT À UN SEUL ACTE, ÉTAT, OU PENSÉE. Si nous nous asseyons calmement et examinons le contenu de notre esprit, nous nous apercevrons que même dans ses meilleurs moments ses principales caractéristiques sont vagabondage et distraction. Quiconque a déjà eu affaire à des enfants ou à des esprits non-entraînés en général sait que cette fixité de l’attention n’est jamais présente, même lorsqu’il y a une forte intelligence et de la bonne volonté.

 

              Si donc, avec nos esprits bien entraînés, nous nous décidons à contrôler cette pensée errante, nous nous apercevrons que nous sommes à peu près capables de laisser trotter la pensée au-travers d’un canal étroit, chaque pensée reliée à la dernière de façon parfaitement rationnelle; mais si nous tentons de stopper ce flux nous remarquerons que, loin d’y réussir, nous ne faisons que briser les digues du canal. L’esprit débordera, et au lieu d’une chaîne de pensées, nous aurons un chaos d’images confuses.

 

              L’activité mentale est si intense, et semble si naturelle, qu’il est difficile de comprendre comment quelqu’un eu le premier l’idée qu’il s’agissait d’une faiblesse et d’une nuisance. Peut-être était-ce parce que dans la pratique plus naturelle de la “dévotion”, les gens s’aperçurent que leurs pensées les perturbaient. En tout cas, le calme et la maîtrise de soi doivent être préférés à l’agitation. Darwin à l’étude présente un contraste marqué avec le singe dans sa cage.

 

              D’une façon générale, plus l’animal est grand, puissant et hautement développé, moins il se déplace, et les mouvements qu’il peut effectuer sont lents et réfléchis. Comparez l’activité incessante d’une bactérie avec l’application raisonnée du castor; et à part les quelques communautés animales organisées, les abeilles par exemple, l’intelligence la plus élevée se présente chez les créatures aux habitudes solitaires. C’est si vrai de l’homme que les psychologues ont été contraints de traiter le comportement des foules comme s’il était totalement différent en qualité de tout état possible à l’individu.

 

              C’EST EN LIBÉRANT L’ESPRIT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES, QU’ELLES SOIENT FORTUITES OU ÉMOTIONNELLES QUE CELUI-CI DEVIENT À MÊME D’ENTREVOIR LA VÉRITÉ DES CHOSES.

 

              Continuons néanmoins notre pratique. DÉCIDONS D’ÊTRE LES MAÎTRES DE NOS ESPRITS. Nous verrons alors bientôt quelles conditions s’avèrent favorables.

 

              Nous n’aurons guère d’efforts à faire pour nous convaincre que toutes les influences extérieures sont susceptibles d’être inopportunes. De nouveaux visages, de nouvelles scènes nous dérangeront; même les nouvelles habitudes de vie que nous contractons dans le seul but de contrôler l’esprit tendront au début à le troubler. Déjà, il nous faut nous débarrasser de notre tendance à trop manger, et suivre la loi naturelle voulant que nous mangions lorsque nous avons faim, écoutant la voix intérieure nous signalant que nous sommes suffisamment rassasiés.

 

              La même règle s’applique au sommeil. Nous avons décidé de contrôler notre esprit, et donc notre temps de méditation doit prévaloir sur les autres heures.

 

              Nous devons fixer des moments pour notre pratique, et rendre mobiles nos fêtes. AFIN DE TESTER NOTRE PROGRÈS, car nous verrons que (comme dans toutes les questions physiologiques) la méditation ne peut être mesurée par les impressions, NOUS DEVONS AVOIR UN CARNET ET UN CRAYON, et aussi une montre. Nous devrons alors nous efforcer de compter le nombre de fois où, durant le premier quart d’heure, l’esprit se détache de l’idée sur laquelle il a décidé de se concentrer. Nous pratiquerons ceci deux fois par jour; et, comme nous progressons, l’expérience nous apprendra quelles conditions sont favorables ou non. Avant d’avoir une longue pratique derrière nous, il est presque certain que nous vivrons l’impatience, et nous apercevrons qu’il nous faut pratiquer bien d’autres choses afin de nous assister dans notre travail. De nouveaux problèmes surgiront constamment qui devront être affrontés et résolus.

 

              Par exemple, nous découvrirons très certainement que nous ne tenons pas en place. Aucune position ne nous paraîtra confortable, bien que nous ne l’ayons jamais remarqué de toute notre vie !

 

              Cette difficulté est résolue par une pratique nommée Asana, qui sera décrite ultérieurement.

 

              Le souvenir des événements de la journée nous tracassera; nous devons organiser celle-ci de sorte à ce qu’elle soit totalement dénuée d’incidents. Nos esprits nous rappelleront nos espoirs et nos peurs, nos amours et nos haines, nos ambitions, nos envies, et bien d’autres émotions. Toutes doivent être supprimées. Nous ne devons avoir aucun autre intérêt dans la vie hormis celui de calmer notre esprit.

 

              C’est le but de l’habituel vœu monastique : pauvreté, chasteté et obéissance. Si vous ne possédez rien, vous n’avez aucun souci, rien au sujet duquel s’inquiéter; grâce à la chasteté aucune autre personne dont vous soucier, ou pour vous distraire; et avec le vœu d’obéissance, la question de savoir ce que vous devez faire ne peut plus vous tourmenter : vous obéissez simplement.

 

              Il y a de nombreux autres obstacles que vous rencontrerez sur le chemin, et il est projeté de les traiter chacun leur tour. Mais pour l’instant, envisageons le moment où nous approchons du succès .

 

              Lors de vos premiers combats, il a pu vous sembler difficile de conquérir le sommeil; et il se peut que vous ayez erré si loin de l’objet de votre méditation sans vous en apercevoir que cette dernière ait été réellement déviée; mais bien plus tard, lorsque vous sentirez que « vous assurez vraiment », vous serez choqué de rencontrer un oubli total de vous-même et de votre environnement. Vous direz : « Juste ciel ! J’ai dû m’endormir ! » ou bien « Sur quoi diable étais-je en train de méditer ? » ou même « Qu’étais-je en train de faire ? », « Où suis-je ? », « Qui suis-je ? », ou alors une simple stupéfaction aphone vous foudroiera. Ceci peut vous alarmer, mais votre frayeur n’en sera pas amoindrie lorsque vous arriverez à une pleine conscience, et méditerez sur le fait que vous avez effectivement oublié qui vous êtes et ce que vous faites !

 

              Ce n’est là qu’une des nombreuses aventures pouvant vous arriver; mais c’est l’une des plus typiques. À ce moment, vos heures de méditation rempliront la majeure partie de la journée, et vous aurez probablement des pressentiments constants selon lesquels quelque chose est sur le point de survenir. Vous pouvez aussi être terrifié à l’idée que votre cerveau puisse s’affaiblir mais vous aurez appris les véritables symptômes de la fatigue mentale, et vous aurez soin de les éviter. Ils doivent être très soigneusement distingués de la paresse !

 

              À certains moments, vous ressentirez comme une lutte entre la volonté et l’esprit; à d’autres vous les percevrez comme étant en harmonie; mais il y a un troisième état, à distinguer du précédent. C’est le signe certain d’être proche du succès, le taïaut du chasseur voyant le renard surgir hors de son terrier. C’est lorsque l’esprit se précipite naturellement vers l’objet choisi, non par obéissance à la volonté du propriétaire de l’esprit, mais comme s’il n’était dirigé par rien du tout, ou par quelque chose d’impersonnel; comme s’il tombait de son propre poids, sans être poussé.

 

              Presque toujours, au moment où l’on devient conscient de la chose, elle s’arrête; et recommence alors ce morne et vieux rodéo entre le cowboy “volonté” et le cheval sauvage “esprit”.

 

              Comme pour tout autre phénomène physiologique, en prendre conscience implique désordre ou maladie.

 

              Dans l’analyse de la nature de ce travail consistant à contrôler l’esprit, l’étudiant s’apercevra sans difficultés que deux choses s’y trouvent impliquées : la personne voyant et la chose vue; la personne prenant connaissance et la chose connue; et il en viendra à considérer ceci comme étant la nécessaire condition de toute conscience. Nous sommes trop habitués à prendre pour des faits des choses au sujet desquelles nous n’avons même pas un véritable droit de conjecturer. Nous présumons, par exemple, que l’inconscient tient de la torpeur; et cependant rien n’est plus certain que les organes corporels fonctionnant bien le fassent en silence. Le meilleur sommeil est sans rêves. Même dans le cas des jeux d’adresse, nos meilleurs coups sont suivis de la pensée « Je ne sais pas comment j’ai fait »; et nous ne pouvons répéter ces coups à volonté. Dès que nous commençons à penser consciemment à notre coup, nous devenons “nerveux”, et nous perdons.

 

              De fait, il y a trois principales catégories de coups; le mauvais coup qu’à juste titre nous associons à l’attention vagabonde; le bon coup qu’à juste titre nous associons à l’attention concentrée; et le coup parfait, auquel nous ne comprenons rien, mais qui est véritablement causé par l’habitude de l’attention concentrée devenue indépendante de la volonté, et ainsi à même d’agir librement, de son plein gré.

 

              C’est le même phénomène auquel il est fait plus haut allusion comme étant un bon signe.

 

              EN SOMME, QUELQUE CHOSE ARRIVE DONT LA NATURE POURRA CONSTITUER LE THÈME D’UNE PLUS AMPLE DISCUSSION ULTÉRIEURE. POUR LE MOMENT, IL SUFFIT DE DIRE QUE CETTE CONSCIENCE DE L’EGO ET DU NON-EGO, DU VOYANT ET DE LA CHOSE VUE, DU CONNAISSANT ET DE LA CHOSE CONNUE, EST EFFACÉE.

 

              Il y a d’ordinaire une intense lumière, un son qui l’est tout autant, et une sensation de béatitude si écrasante que les ressources du langage ont été épuisées encore et encore pour tenter de les décrire.

 

              C’EST UN ABSOLU K.O. DE L’ESPRIT. C’est si aveuglant et si formidable que ceux qui en font l’expérience courent le grave danger de perdre tout sens des proportions.

 

              EN COMPARAISON DE SA LUMIÈRE, TOUS LES AUTRES ÉVÉNEMENTS DE L’EXISTENCE SONT TÉNÈBRES. Pour cette raison, tous ont profondément échoué à l’analyser ou à l’évaluer. Ils sont suffisamment lucides pour affirmer que, comparée à cette expérience, la vie humaine toute entière ne vaut absolument rien; mais ils vont plus loin, et se fourvoient. Ils soutiennent que « puisqu’il s’agit de ce qui transcende le terrestre, ce doit être céleste ». L’une des tendances de leurs esprits était l’espoir d’un paradis tel que leurs parents et enseignants le leur avaient décrit, ou tel qu’ils se l’étaient eux-mêmes représenté; et, sans rien pour étayer leur affirmation, ils déclarèrent : « C’est Cela ».

 

              Dans la Bhagavadgita, une vision de cet ordre est naturellement imputée à l’apparition de Vishnou, qui était le dieu local de l’époque.

 

              Anna Kingsford, qui avait barboté dans le mysticisme Hébreu, et était une féministe, obtint une vision presque identique; mais baptisa alternativement “Adonai” et “Maria” le personnage divin qu’elle vit.

 

              Or, cette femme, pourtant handicapée par un cerveau qui n’était qu’une masse de pulpe putride, et une absence totale de rang social, d’éducation, et de sens moral, fit plus pour le monde religieux que toute autre personne durant des générations. Elle, et elle seule, rendit la Théosophie possible, et sans la Théosophie l’intérêt planétaire pour de tels sujets n’aurait jamais émergé. Cet intérêt est à la Loi de Thelema ce que fut la prédication de Saint Jean-Baptiste au Christianisme.

 

              NOUS SOMMES MAINTENANT EN MESURE DE DIRE CE QUI ARRIVA À MAHOMET. D’UNE MANIÈRE OU D’UNE AUTRE, CE PHÉNOMÈNE SE PRODUISIT DANS SON ESPRIT. Plus ignorant qu’Anna Kingsford, mais heureusement plus moral, il le relia à la légende de “l’Annonciation”, dont il entendit indubitablement parler durant son enfance, et déclara « Gabriel m’est apparu ». Mais en dépit de son ignorance, et de sa conception totalement erronée de la vérité, la force de cette vision était telle qu’elle le rendit capable de persister malgré les persécutions usuelles, et qu’il fonda une religion à laquelle, même de nos jours, appartient un homme sur huit.

 

              L’HISTOIRE DU CHRISTIANISME PRÉSENTE EXACTEMENT LA MÊME REMARQUABLE CARACTÉRISTIQUE. Jésus-Christ fut élevé parmi les fables de “l’Ancien Testament”, et fut ainsi contraint d’attribuer ses épreuves à “Jéhovah”, bien que son gentil esprit ne puisse rien avoir en commun avec le monstre qui toujours ordonnait le viol des vierges et le meurtre des petits enfants, et dont les rites étaient alors, et sont toujours, célébrés par des sacrifices humains (2).

 

              De même, les visions de Jeanne d’Arc étaient totalement Chrétiennes, mais elle, comme tous ceux que nous avons mentionnés, trouva quelque part la force d’œuvrer à de grandes choses. Évidemment, l’on peut dire qu’il y a une fausseté dans l’argument; il peut être vrai que tous ces grands personnages virent “Dieu”, mais il ne s’ensuit pas que quiconque “voit Dieu” fera de grandes choses.

 

              C’est assez vrai. La majorité des gens qui prétendirent avoir « vu Dieu » et qui le virent aussi certainement que les autres précités, ne firent rien d’autre.

 

              Mais peut-être leur silence n’est-il pas la marque de leur faiblesse, mais bien plutôt le signe de leur force. Peut-être ces “grands” hommes sont-ils les ratés de l’humanité; peut-être serait-il préférable de ne rien dire; peut-être que seul un esprit déséquilibré pourrait souhaiter changer quoi que ce soit ou croire dans la possibilité de changer quoi que ce soit; mais il y a ceux qui estiment que l’existence, même au paradis, est intolérable tant qu’il reste un seul être ne partageant pas cette joie. Il y en a qui peuvent souhaiter retourner en arrière, après avoir franchi le seuil de la chambre nuptiale, afin d’aider les invités en retard.

 

              Telle fut tout du moins l’attitude qu’adopta Gautama Bouddha. Il ne sera pas le seul.

 

              De plus, l’on peut signaler que la vie contemplative est généralement opposée à la vie active, et empêcher l’une d’absorber l’autre exige qu’un équilibre soit très soigneusement maintenu.

 

              Comme on le verra plus loin, la “vision de Dieu”, ou “l’Union à Dieu”, ou “Samadhi”, ou quel que soit le nom pour lequel nous options, possède plusieurs genres et plusieurs degrés, bien qu’il y ait un infranchissable abîme entre le moindre d’entre eux et le plus élevé des phénomènes de la conscience normale. Pour résumer, NOUS AFFIRMERONS L’EXISTENCE D’UNE SECRÈTE SOURCE D’ÉNERGIE EXPLIQUANT LE PHÉNOMÈNE DU GÉNIE (3). NOUS NE CROYONS PAS EN DE QUELCONQUES EXPLICATIONS SURNATURELLES, MAIS INSISTONS SUR LE FAIT QUE CETTE SOURCE PUISSE ÊTRE ATTEINTE PAR LA MISE EN ŒUVRE DE PROCÉDÉS BIEN DÉTERMINÉS, LE DEGRÉ DE SUCCÈS DÉPENDANT DE LA CAPACITÉ DU CHERCHEUR, ET NON DE LA GRÂCE DE QUELQUE ÊTRE DIVIN. NOUS AFFIRMONS QUE LE FACTEUR CRITIQUE DÉCIDANT DU SUCCÈS EST UN PHÉNOMÈNE SE PRODUISANT DANS LE CERVEAU, ESSENTIELLEMENT CARACTÉRISÉ PAR L’UNION DU SUJET ET DE L’OBJET. Nous nous proposons de discuter ce phénomène, d’analyser sa nature, de déterminer avec précision les conditions morales, mentales et physiques lui étant favorables, de nous assurer de sa cause, et d’ainsi être à même de le produire en nous-mêmes, afin de pouvoir étudier ses effets.

 

 

 

NOTES

 

(1) NDAC : Nous possédons les documents de l’Hindouisme, et de deux systèmes Chinois. Mais l’Hindouisme n’a pas de fondateur unique. Lao Tseu est l’un des meilleurs exemples d’un homme s’éloignant et vivant une mystérieuse expérience; peut-être le meilleur de tous les exemples, de même que son système est le meilleur de tous. Nous donnons tous les détails de sa méthode d’entraînement dans le Khing Kang King, et ailleurs. Mais il est trop peu connu pour que nous en traitions dans ce manuel populaire.

 

(2) NDAC : Les massacres de Juifs en Europe Orientale qui surprennent l’ignorant sont presque invariablement provoqués par la disparition d’enfants “Chrétiens”, volés, selon ce que supposent les parents, afin de faire l’objet de “meurtres rituels”.

 

(3) NDAC : Dans cette ébauche préliminaire, nous ne traitons que d’exemples du génie religieux. Les autres sont sujets aux mêmes remarques, mais les limites de l’espace imparti nous interdisent d’en parler.

 

 

 

 

1

 

ASANA

 

 

              Le problème peut être simplement posé comme suit. UN HOMME SOUHAITE CONTRÔLER SON ESPRIT, ÊTRE CAPABLE DE MAINTENIR UNE PENSÉE CHOISIE AUSSI LONGTEMPS QU’IL LE VEUT SANS INTERRUPTION.

 

              Comme remarqué auparavant, la première difficulté émane du corps qui affirme sa présence en causant par exemple des démangeaisons à sa victime, mais connaît mille autres manières de la distraire. Il veut s’étirer, se gratter, éternuer. Cette nuisance est si persistante que les Hindous (à leur manière scientifique) imaginèrent une pratique spéciale pour en venir à bout.

 

              Le mot Asana signifie posture; mais, comme pour tous les mots qui ont provoqué délibérations, le sens exact en a été altéré, et il est employé dans diverses acceptions selon les auteurs. La plus grande autorité en “Yoga” (1) est Patanjali. Il dit : « Asana est ce qui est ferme et agréable ». Cela est vrai de la pratique une fois couronnée de succès. De même, Sankhya affirme : « LA POSTURE EST CELA QUI EST FERME ET TRANQUILLE. » Et encore : « n’importe quelle posture ferme et tranquille est un Asana; il n’y a pas d’autre loi. » N’importe quelle posture fera l’affaire.

 

              Dans un sens cela est vrai, car toute posture devient tôt ou tard inconfortable. La fermeté et la tranquillité marquent un succès précis, comme ce sera expliqué plus loin. Les traités Hindous, tels le Shiva Sanhita, donnent d’innombrables postures; beaucoup, sans doute la plupart d’entre elles, étant inaccessibles à l’adulte Européen moyen. D’autres insistent pour que la tête, le cou et la colonne vertébrale soient maintenus dans une ligne droite verticale, cela pour des raisons attenantes au sujet du Prana que nous aborderons en temps voulu. Les positions décrites dans le Liber E (The Equinox I et VII) constituent le meilleur guide en la matière (2).

 

              L’Asana à son extrême est pratiqué par ces Yogis qui restent dans une position sans bouger toute leur vie durant, sauf cas d’absolue nécessité. L’on ne devra pas critiquer de telles personnes sans une connaissance approfondie du sujet. Une telle connaissance n’a pas encore été publiée.

 

              Toutefois, l’on peut affirmer en toute sûreté que, les grands hommes déjà cités n’ayant point agi de la sorte, cela ne sera pas non plus nécessaire à leurs disciples. Choisissons donc une position appropriée et voyons ce qui se passe. IL Y A UNE SORTE D’HEUREUX MOYEN TERME ENTRE LA RIGIDITÉ ET LA MOLLESSE; LES MUSCLES NE SONT PAS TENDUS ET CEPENDANT PAS TOUT À FAIT LÂCHES. Il est dur de trouver un mot qui décrive adéquatement leur état. “Fortifiés” est peut-être le meilleur. Un sentiment de vigilance physique est souhaitable. Pensez au tigre prêt à bondir, ou au nageur de compétition attendant le signal du départ. AU BOUT D’UN PETIT MOMENT SURGISSENT CRAMPES ET FATIGUE. L’ÉTUDIANT DOIT MAINTENANT SERRER LES DENTS ET FAIRE AVEC. Les sensations mineures — telles que les démangeaisons, etc  — s’évanouiront si elles sont résolument négligées, mais l’on peut s’attendre à ce que les crampes et la fatigue augmentent jusqu’à la fin de la pratique. L’ON COMMENCERA PAR UNE DEMI-HEURE OU UNE HEURE. L’étudiant ne doit pas s’en faire si quitter l’Asana implique quelques minutes d’intense agonie.

 

              Il faudra beaucoup de détermination pour persister jour après jour, car dans la majorité des cas l’inconfort et la peine augmentent au lieu de diminuer.

 

              D’un autre côté, si l’étudiant n’y prête pas attention, cesse de surveiller son corps, un phénomène opposé peut se produire. Il bouge afin de se soulager, sans même s’en rendre compte. Afin d’éviter ceci, CHOISISSEZ UNE POSITION QUI, PAR NATURE, EST PLUTÔT GÉNANTE ET INCOMMODE, ET QUE DE FAIBLES CHANGEMENTS NE SAURAIENT SUFFIRE À RENDRE CONFORTABLE. Faute de quoi, les premiers jours, l’étudiant peut même s’imaginer avoir maîtrisé la position. De fait, l’apparente simplicité de toutes ces pratiques est telle que le débutant pourra peut-être s’étonner de tout le bruit fait autour d’elles, ou même croire qu’il est spécialement doué. Pareillement, un homme n’ayant jamais touché un club de golf prendra son parapluie et, nonchalamment, rentrera un putt qui effrayerait le meilleur putter vivant.

 

              Quoiqu’il en soit, dans quelques jours l’inconfort s’installera. Comme vous persistez, les difficultés adviendront plus tôt durant l’heure de pratique. La répugnance à poursuivre l’exercice peut devenir quasi-insurmontable. L’étudiant ne doit pas s’imaginer qu’une autre position serait plus facile à maîtriser que celle qu’il a choisie. Si vous en changez, vous êtes perdu.

 

              Peut-être la récompense n’est-elle pas si éloignée : VIENDRA UN JOUR OÙ LA DOULEUR SERA SOUDAINEMENT OUBLIÉE, LA PRÉSENCE DU CORPS ÉGALEMENT, et l’on réalisera que toute sa vie durant, jusqu’à cet instant, le corps était à la frontière de la conscience, et que cette conscience était une conscience de douleur; et à ce moment L’ON RÉALISERA DE PLUS, AVEC UNE INDICIBLE SENSATION DE SOULAGEMENT, QUE NON SEULEMENT CETTE POSITION, QUI AVAIT ÉTÉ SI ATROCE, EST DEVENUE L’IDÉAL DU CONFORT PHYSIQUE, MAIS QUE TOUTES LES AUTRES POSITIONS CONCEVABLES DU CORPS SONT INCONFORTABLES. Ce sentiment indique la réussite.

 

              Il n’y aura pas de difficultés ultérieures. L’on prendra son Asana avec presque la même sensation qu’un homme fatigué rentrant dans son bain chaud; et dans cette position, l’on peut être sûr que le corps n’émettra plus de messages susceptibles de troubler l’esprit de l’étudiant.

 

              D’autres résultats inhérents à cette pratique sont décrits par les auteurs Hindous mais ils ne nous intéressent pas pour l’instant. Notre premier obstacle venant d’être levé, attaquons-nous maintenant aux autres.

 

 

 

NOTES

 

(1) NDAC : Yoga est un nom générique pour cette forme de méditation visant à l’union du sujet et de l’objet, yog étant la racine du mot latin Jugum et du mot anglais Yoke.

 

(2) NDAC : En voici quatre :

          1. Assis sur une chaise; tête haute, dos droit, genoux joints, mains sur les genoux, yeux clos (“Le Dieu”).

          2. À genoux; fesses reposant sur les talons, orteils retournés contre le sol, dos et tête droits, mains sur les cuisses (“Le Dragon”).

          3. Debout; cheville gauche tenue par la main droite (pratiquer alternativement avec la cheville droite tenue par la main gauche, etc ), index gauche sur les lèvres (“L’Ibis”).

          4. Assis; talon gauche pressé contre l’anus, pied droit en équilibre sur les orteils, talon recouvrant le sexe; bras autour des genoux; tête et dos droits (“Le Coup de Foudre”).

 

 

 

 

2

 

PRANAYAMA ET SON PARALLÈLE

DANS LA PAROLE, MANTRAYOGA

 

 

              La relation entre le souffle et l’esprit sera pleinement débattue dans le chapitre consacré à l’Épée Magicke, mais il peut être utile de poser en prémices quelques éléments d’un caractère pratique. Vous pouvez consulter divers traités Hindous, et les écrits de Kwang Tze, pour de remarquables théories relatives à la méthode et ses résultats.

 

              Mais dans ce système sceptique, il vaut mieux se contenter d’assertions ne valant pas la peine d’être mises en doute.

 

              L’IDÉE FONDAMENTALE DE LA MÉDITATION ÉTANT DE CALMER L’ESPRIT, L’ON PEUT ENVISAGER UN UTILE PRÉLIMINAIRE APAISANT LA CONSCIENCE DE TOUTES LES FONCTIONS DU CORPS. Ceci a été traité dans le chapitre sur Asana. L’on peut, toutefois, mentionner que certains Yogis poussent la chose jusqu’au point de tenter de stopper le battement du cœur. Que cela soit souhaitable ou non, ce serait inutile pour le débutant, C’EST POURQUOI IL S’EFFORCERA DE RENDRE SA RESPIRATION TRÈS LENTE ET TRÈS RÉGULIÈRE. Les règles de cette pratique sont données dans le Liber CCVI (1).

 

              La meilleure façon de réguler la respiration, dès qu’un peu d’adresse aura été acquise, une montre en témoignant, est l’usage d’un mantra. Le mantra agit sur les pensées exactement comme Pranayama sur le souffle. La pensée est attachée à un cycle récurrent; toutes les pensées importunes sont éjectées par le mantra, exactement comme des morceaux de mastic le seraient d’une hélice; et plus vite tourne celle-ci, plus il est difficile pour quoi que ce soit d’y adhérer.

 

              Voici la bonne manière de pratiquer un mantra. Prononcez-le aussi fort et aussi lentement que possible, dix fois, puis un peu moins fort et un peu plus vite dix fois de plus. Poursuivez le processus jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un rapide mouvement des lèvres; ce mouvement doit être continué avec une vélocité accrue et une intensité décroissante jusqu’à ce que le murmure mental absorbe complètement le physique. L’étudiant est alors absolument calme, le mantra courant dans son cerveau; il doit, néanmoins, continuer à accélérer jusqu’à ce qu’il atteigne sa limite, et là poursuivre aussi longtemps que possible, puis cesser la pratique en renversant le processus que nous venons de décrire.

 

              Toute phrase peut servir de mantra, et les Hindous ont probablement raison de penser qu’une phrase particulière conviendra mieux à tel ou tel individu. Certains peuvent penser que les mantras harmonieux du Coran coulent trop aisément, de sorte qu’il s’avère possible de poursuivre un enchaînement de pensées sans perturber le mantra; l’on est censé méditer sur le sens du mantra tout en le récitant. Ceci laisse supposer que l’étudiant doive élaborer pour lui-même un mantra symbolisant l’Univers par le son, comme le pantacle (2) doit le faire par la forme. Parfois, un mantra peut être “donné”, i.e. entendu de quelque inexplicable manière durant une méditation. Un homme, par exemple, employait les mots : « Et tente de voir en toute chose la volonté de Dieu »; tandis qu’à un autre, engagé dans des pensées meurtrières, vinrent les mots « et flingue-le », faisant apparemment référence à l’action des centres inhibiteurs qu’il employait. En gardant ces mots, il obtint son “résultat”.

 

              Le mantra idéal devrait être rythmique, l’on pourrait même dire musical; mais il devrait y avoir une syllabe suffisamment accentuée pour que soit secondée la faculté d’attention. Les meilleurs mantras sont d’une longueur moyenne, en ce qui concerne le débutant. Si le mantra est trop long, l’on peut avoir tendance à l’oublier, à moins de le pratiquer très assidûment durant très longtemps. D’autre part, les mantras d’une seule syllabe, tels Aum (3), sont plutôt saccadés; le rythme idéal est perdu. Voici quelques mantras utiles :

 

              1. Aum.

 

              2. Aum Tat Sat Aum. Ce mantra est purement spondaïque.

 

                             II.           

 

                                                              Aum Tat Sat Aum

 

              3. Aum mani padme hum; deux trochées entre deux césures.

 

                             III.    

 

                                                     Aum Ma-ni Pad-me Hum

 

              4. Aum shivaya vashi; trois trochées. Notez que “shi” signifie repos, l’aspect absolu ou mâle de la Divinité; “va” est l’énergie, l’aspect manifesté ou femelle de la Divinité. Ce Mantra exprime donc le cours entier de l’Univers, depuis Zéro, passant par le fini, retournant au Zéro.

 

                             IV.   

 

                                                        Aum shi - va - ya   Va-shi                          Aum shi - va - ya   Va-shi

 

              5. Allah. Les syllabes sont ici également accentuées, avec un certain repos entre elles; et sont d’ordinaire combinées par les fakirs avec un mouvement rythmique de va-et-vient du corps.

 

              6. Húa állahú alázi láiláha ílla Húa.

 

              En voici de plus longs :

 

              7. Le célèbre Gayatri.

 

Aum ! tat savitur varenyam

Bhargo devasya dimahi

Dhiyo yo na pratyodayat.

 

              À scander comme des tétramètres trochaïques.

 

              8. Qól : Húa Állahú achád; Állahú Ássamád; lám yalíd walám yulad; walám yakún lahú kufwán achád.

 

              9. Ce mantra est le plus saint de tous ceux existant ou pouvant exister. Il provient de la Stèle de la Révélation (4).

 

A ka dua

Tuf ur biu

Bi aa chefu

Dudu ner af an nuteru.

                            

 IX.    

 

              Vous disposez là d’un choix suffisant (5).

 

              Il y a bien d’autres mantras. Sri Sabapaty Swami en donne un spécialement pour chaque Chakra. Mais que l’étudiant choisisse un seul mantra et le maîtrise parfaitement.

 

              VOUS N’AVEZ MÊME PAS COMMENCÉ À MAÎTRISER UN MANTRA TANT QU’IL NE SE POURSUIT PAS SANS INTERRUPTION DURANT LE SOMMEIL. C’est plus facile que cela en a l’air.

 

              Certaines écoles préconisent la pratique du mantra aidée de la danse et de la musique instrumentale. Assurément, certains effets tout à fait remarquables sont obtenus au niveau des pouvoirs “magiques”; que de grands résultats spirituels soient aussi fréquents est un point où il est permis de douter. Les personnes désireuses de les étudier se souviendront que le désert du Sahara n’est qu’à trois jours de Londres; et nul doute que les Sidi Aissawa seront heureux d’accepter des élèves. Cette discussion de la science parallèle du mantra-yoga nous a en vérité fort éloignés du sujet de Pranayama.

 

              LE PRANAYAMA EST PARTICULIÈREMENT UTILE POUR CALMER LES ÉMOTIONS ET LES APPÉTITS; ET, QUE CE SOIT EN RAISON DE LA PRESSION MÉCANIQUE QU’IL IMPOSE, OU DE LA PARFAITE COMBUSTION QU’IL ASSURE DANS LES POUMONS, IL SEMBLE ÊTRE ADMIRABLE DU POINT DE VUE DE LA SANTÉ. En particulier, les troubles digestifs sont très faciles à éliminer de cette manière. Il purifie à la fois le corps et les fonctions inférieures de l’esprit (6), et ne devrait certainement pas être pratiqué moins d’une heure par jour par l’étudiant sérieux.

 

              Quatre heures est une meilleure durée, un juste milieu; seize heures est trop pour la plupart des gens.

 

              Dans l’ensemble, les pratiques ambulatoires sont généralement plus utiles pour la santé que les sédentaires; car de cette manière la marche et l’air frais sont assurés. Mais certaines pratiques sédentaires devraient être accomplies, et combinées avec la méditation. Évidemment, lorsqu’à vrai dire on “court” après les résultats, marcher est une distraction.

 

 

 

NOTES

 

(1) NDT : Il s’agit du Liber RV vel SPIRITUS qui figure en Appendice VII de “Magick en Théorie et en Pratique” (traduit & à paraître).

 

(2) NDAC : Voir Partie II.

 

(3) NDAC : Néanmoins, en récitant un mantra contenant le mot Aum, l’on oublie quelquefois les autres mots, et l’on reste concentré, répétant le Aum à intervalles; mais ceci est le résultat d’une pratique déjà entamée, et non le début d’une pratique.

 

(4) NDT : La Stèle de la Révélation, qui joue un rôle important dans la réception du Liber Legis (1904). Il s’agit de la tablette funéraire d’un prêtre de la 26ème Dynastie, Ankh-f-n-Khonsu. Elle se trouvait alors au Boulak Museum (où elle était l’antiquité n° 666 !), et depuis la destruction de ce dernier se trouve au Musée National du Caire.

 

(5) NDAC : Significations des mantras :

              1. Aum est le son produit en expirant vigoureusement depuis l’arrière-gorge et en refermant graduellement la bouche. Les trois sons représentent les principes de création, préservation, et destruction. Il y a bien d’autres considérations à son sujet, assez pour remplir un volume.

              2. Ô cet Existant ! Ô ! — Une aspiration à la réalité, à la vérité.

              3. Ô le Joyau dans le Lotus ! Amen ! — Fait référence au Bouddha et à Harpocrate; mais aussi au symbolisme de la Rose-Croix.

              4. Déclare le cycle de la création. La Paix se manifestant comme Puissance, Puissance se dissolvant dans la paix.

              5. Dieu. Il totalise 66, la somme des 11 premiers nombres.

              6. Il est Dieu, et il n’est d’autre Dieu que Lui.

              7. Ô ! méditons rigoureusement sur l’adorable lumière de cette divine Savitri (le Soleil intérieur, etc). Puisse-t-elle illuminer nos esprits !

              8. C’est-à-dire :

 

Il est Dieu seul !

Dieu l’Éternel !

Il n’engendre point et n’est point engendré !

Aucun autre ne Lui est comparable !

 

Unité profondément révélée !

J’adore la puissance de Ton souffle,

Dieu suprême et terrible,

Qui fait que les Dieux et la Mort

Tremblent devant Toi :

Moi, je T’adore !

 

(6) NDAC : Énergiquement. Énergiquement. Énergiquement. Il est impossible de combiner Pranayama correctement effectué avec une pensée émotionnelle. L’on devra immédiatement y recourir en toute occasion de la vie où le calme se trouve menacé.

 

 

 

 

3

 

YAMA (1) ET NIYAMA

 

 

              Les Hindous ont placé ces deux accomplissements au premier plan de leur programme. CE SONT LES “QUALITÉS MORALES” ET LES “BONNES ŒUVRES” CENSÉES PRÉDISPOSER AU CALME MENTAL.

 

              Yama consiste à ne pas tuer, ne pas voler, à ne pas recevoir de cadeaux, à dire la vérité et à être chaste.

 

              Dans le système Bouddhiste, Sila, “Vertu”, est pareillement recommandé . Ces qualités sont, pour le profane, les cinq suivantes : Tu ne tueras point. Tu ne voleras point. Tu ne mentiras point. Tu ne commettras pas l’adultère. Tu ne t’enivreras pas. Pour le moine, de nombreuses autres sont ajoutées.

 

              Les commandements de Moïse sont familiers à tous; ils sont à peu près similaires; ainsi que ceux donnés par le Christ (2) dans le “Sermon sur la Montagne”.

 

              Certaines ne sont que les “vertus” d’un esclave, inventées par son maître pour le tenir en laisse. LE VÉRITABLE PROPOS DU “YAMA” HINDOU EST QUE BRISER L’UNE DE CES RÈGLES TENDRAIT À EXCITER L’ESPRIT.

 

              Des théologiens postérieurs ont tenté d’améliorer les enseignements des Maîtres, et ont donné une sorte d’importance mystique à ces vertus; ils ont insisté sur celles-ci en tant que telles et les ont déviées vers le puritanisme et le formalisme. Ainsi, “ne pas tuer”, qui signifiait à l’origine « ne t’excite pas à chasser le tigre », fut interprété de manière à impliquer qu’il était criminel de boire une eau non-filtrée, car ainsi vous tueriez les animalcules.

 

              Mais ce souci incessant, cette peur de tuer quoi que ce soit par malchance, est à tout prendre pire que se battre au corps à corps avec un grizzly. Si l’aboiement d’un chien dérange votre méditation, il est plus simple d’abattre le chien et de n’y plus penser.

 

              Une difficulté identique relative aux épouses a fait que certains maîtres ont recommandé le célibat. Dans toutes ces questions, le bon sens doit être le guide. Aucune règle absolue ne peut être fixée. “Ne pas recevoir de cadeaux”, par exemple, est plus important pour un Hindou, qui sera totalement bouleversé durant des semaines si quelqu’un lui offre une noix de coco, que pour l’Européen moyen qui prend les choses comme elles viennent, le temps de les mettre dans ses longs pantalons.

 

              La seule question difficile est celle de la chasteté, qui est compliquée par d’autres considérations, telle celle de l’énergie; mais l’esprit de chacun est irrémédiablement embrouillé à ce sujet que certains confondent avec l’érotologie, et d’autres avec la sociologie. Il n’y aura pas de réflexion lucide sur cette question avant d’avoir compris qu’il ne s’agit que d’une branche de l’athlétisme.

 

              Nous pouvons maintenant quitter Yama et Niyama par ce conseil : QUE L’ÉTUDIANT DÉCIDE POUR LUI-MÊME QUEL STYLE DE VIE, QUEL CODE MORAL, SERONT LE MOINS À MÊME D’EXCITER SON ESPRIT; mais une fois qu’il les aura choisis, qu’il s’y tienne, évitant l’opportunisme; et qu’il soit très attentif à ne s’attribuer aucun mérite pour ce qu’il fait ou se retient de faire — ce n’est qu’un code purement pratique, sans valeur par lui-même.

 

              La propreté qui seconde le chirurgien dans son travail ne saurait aucunement assister celui du mécanicien.

 

              (Les questions morales sont convenablement traitées dans “Thien Tao” (Cf. Konx Om Pax) et devront y être étudiées. Voir aussi le Liber XXX (3) de l’AA. Également le Liber CCXX, Le Livre de la Loi, où il est dit : « FAIS CE QUE TU VEUX SERA LE TOUT DE LA LOI ». Souvenez-vous, en ce qui concerne le propos de ce traité, QUE L’UNIQUE OBJECTIF DE YAMA ET NIYAMA EST DE VIVRE DE TELLE SORTE QU’AUCUNE ÉMOTION OU PASSION NE TROUBLE L’ESPRIT).

 

 

 

NOTES

 

(1) NDAC : Yama signifie littéralement “contrôle”. Cela est traité en détail dans la Partie II, “La Baguette”.

 

(2) NDAC : Rien d’original, cependant. Le sermon tout entier se peut trouver dans le Talmud.

 

(3) NDT : Ou Liber Libræ, traduit & à paraître.

 

 

 

 

4

 

PRATYAHARA

 

 

              Pratyahara est le premier processus de la partie mentale de notre besogne. Les pratiques précédentes, Asana, Pranayama, Yama et Niyama, sont toutes actes du corps, quoique le Mantra soit lié à la parole : mais Pratyahara est purement mental.

 

              Et qu’est-ce que Pratyahara ? Ce mot est utilisé par divers auteurs dans des sens différents. Le même mot est employé pour désigner à la fois la pratique et son résultat. Il signifiera, dans notre présent propos, un processus plus stratégique que pratique; c’est l’introspection, une sorte d’inspection générale des contenus de cet esprit que nous désirons contrôler : Asana ayant été maîtrisé, toutes les causes immédiates d’excitation ont été évacuées, et nous sommes libres de penser à ce quoi nous pensons.

 

              Une expérience très similaire à celle d’Asana nous attend. Au début, nous nous flatterons très probablement de ce que nos esprits sont plutôt calmes; c’est un défaut d’observation. De même que l’Européen se tenant pour la première fois à la limite du désert ne verra rien, tandis que son Arabe pourra lui raconter l’histoire de la famille de chacune des cinquante personnes en vue, parce qu’il a appris comment regarder, ainsi, avec la pratique, les pensées deviendront-elles de plus en plus nombreuses et de plus en plus insistantes.

 

              DÈS QUE LE CORPS ÉTAIT CORRECTEMENT OBSERVÉ, ON LE TROUVAIT TERRIBLEMENT AGITÉ ET PÉNIBLE, NOUS ALLONS MAINTENANT REMARQUER QUE L’ESPRIT EST ENCORE PLUS AGITÉ ET PÉNIBLE (voir diagramme).

 

              BD montre le Contrôle de l’Esprit, s’améliorant lentement au début, ensuite plus rapidement. Il commence depuis, ou près de, zéro, et devrait atteindre le contrôle absolu en D.

 

              EF montre le Pouvoir d’Observation des contenus de l’esprit, s’améliorant vite au début, puis plus lentement, jusqu’à la perfection en F. Il commence bien au-dessus de 0 chez les hommes très instruits.

 

              La hauteur des perpendiculaires HI indique l’insatisfaction de l’étudiant vis-à-vis de son pouvoir de contrôle. S’accroissant au début, elle est finalement réduite à 0.

 

              Une courbe similaire peut être tracée pour l’évidente et authentique souffrance d’Asana.

 

              Conscients de ce fait, nous commençons à tenter de le contrôler : « Moins de pensées, s’il te plaît ! », « Ne pense pas si vite, veux-tu ! », « Plus de pensées de ce genre, s’il te plaît ! ». C’est seulement alors que nous découvrons que ce que nous pensions être une classe de marsouins espiègles est en fait les circonvolutions d’un serpent de mer. Les tentatives pour le réprimer ont pour effet de l’exciter.

 

              Lorsque l’élève sans méfiance s’approche pour la première fois de son saint mais rusé Gourou, et lui réclame les pouvoirs magiques, ce Saint Homme lui répond qu’il les lui confèrera, puis désigne du doigt avec beaucoup de prudence et de discrétion un endroit particulier du corps de l’élève qui n’avait jamais retenu son attention précédemment, et dit : « Afin d’obtenir les pouvoirs magiques que tu recherches, il te suffit de te laver sept fois dans le Gange durant sept jours, en étant spécialement attentif à ne pas penser à cet endroit précis. » Évidemment, le jeune malheureux passe une éprouvante semaine à ne penser qu’à guère d’autres choses.

 

              Il est positivement stupéfiant de voir avec quelle ténacité une pensée, ou même une chaîne de pensées toute entière, revient encore et encore à la charge. Cela devient un véritable cauchemar. Il est également tout à fait ennuyeux de s’apercevoir qu’on ne devient conscient d’avoir été amené à parler du sujet défendu qu’après l’avoir parcouru de fond en comble. Quoi qu’il en soit, on continue jour après jour à examiner ses pensées et à tenter de les mettre en échec; et tôt ou tard on arrive à l’étape suivante, Dharana, la tentative pour limiter l’esprit à un seul objet.

 

              Cependant, avant de l’aborder, nous devons considérer ce qu’on entend par succès en Pratyahara. C’est une question très vaste, et différents auteurs en ont des visions largement divergentes. Il est un écrivain estimant qu’il s’agit d’une analyse tellement pénétrante que chaque pensée se trouve résolue en un bon nombre de ses éléments (voir “La Psychologie du Haschich”, Section V, in The Equinox II).

 

              D’autres pensent que le succès en cette pratique est quelque chose approchant de l’expérience que fit Sir Humphrey Davy après avoir pris de l’oxyde nitreux, lors de laquelle il s’exclama : « L’Univers est exclusivement composé d’idées ! ».

 

              D’autres disent que cela procure le sentiment d’Hamlet : « Il n’y a rien de bon ou de mauvais mais la pensée les fait tels », interprété aussi littéralement que le fit Mrs Eddy.

 

              Quoi qu’il en soit, LE PRINCIPAL EST D’OBTENIR UNE SORTE DE POUVOIR INHIBITEUR SUR LES PENSÉES. PAR BONHEUR, IL EXISTE UNE INFAILLIBLE MÉTHODE PERMETTANT D’ACQUÉRIR CE POUVOIR. Elle est donnée dans le Liber III (1). Si les sections 1 et 2 sont pratiquées (si nécessaire avec le secours d’une autre personne pour assister la vigilance), vous serez bientôt en mesure de maîtriser la finale.

 

              Chez certains, le pouvoir d’inhibition peut surgir brusquement, exactement de la même manière qu’avec Asana. Sans aucun relâchement de la vigilance, l’esprit sera soudainement pacifié. Adviendra un merveilleux sentiment de tranquillité et de repos, tout à fait différent de la sensation léthargique provoquée par l’indigestion. Il est difficile de dire si un résultat aussi précis sera obtenu par toutes, ou même la plupart des personnes. Mais ce n’est pas une question d’une très grande importance. Si vous avez acquis le pouvoir d’endiguer la montée de la pensée, vous pouvez passer au stade suivant.

 

 

 

NOTES

 

(1) NDT : Figure en Appendice VII de “Magick en Théorie et en Pratique”. À paraître.

 

 

 

 

5

 

DHARANA

 

 

              Maintenant que nous avons appris à observer l’esprit, de sorte que nous connaissons dans une certaine mesure son fonctionnement, et avons commencé à comprendre les rudiments du contrôle, NOUS POUVONS TENTER DE RASSEMBLER TOUTES LES FACULTÉS DE L’ESPRIT, ET ESSAYER DE LES CONCENTRER SUR UN POINT UNIQUE.

 

              Nous savons qu’il est assez aisé pour l’esprit normalement instruit de penser sans distraction à un sujet qui l’intéresse beaucoup. Nous avons l’expression populaire « retourner quelque chose dans sa tête »; et tant que le sujet est suffisamment complexe, tant que les pensées s’écoulent librement, il n’y a pas de grande difficulté. Tant qu’un gyroscope est en mouvement, il reste relativement immobile sur son support et résiste même aux tentatives pour le distraire; lorsqu’il s’arrête il déchoit de sa position. Si la terre cessait de tourner autour du soleil, elle chuterait aussitôt dans ce dernier.

 

              Le moment venu où l’étudiant choisit un seul sujet — ou plutôt un seul objet — et l’imagine ou le visualise, il s’aperçoit qu’il est bien moins sa créature qu’il ne l’avait supposé. D’autres pensées envahiront l’esprit, de sorte que l’objet sera entièrement oublié, parfois peut-être durant plusieurs minutes; et à d’autres moments l’objet lui-même commencera à jouer toutes sortes de tours.

 

              Supposons que vous ayez choisi une croix blanche. Sa barre verticale se déplacera vers le haut, vers le bas, s’allongera, se mettra de biais, les branches deviendront inégales, se mettront sens dessus-dessous, s’agrandiront, ce qui l’entoure va se craqueler ou une forme va apparaître en surimpression sur l’image, elle changera entièrement de forme telle une amibe, l’ensemble changera de taille et de distance, le degré de luminosité changera, et sa couleur au même moment. Elle deviendra tachée et barbouillée, des motifs surgiront, ici, et là, tournant et s’en retournant; des nuages la masqueront. Il n’est aucun changement imaginable dont elle ne soit susceptible. Sans parler de sa totale disparition, et de sa substitution par quelque chose d’entièrement différent !

 

              Quiconque à qui n’arrive pas cette expérience ne doit pas s’imaginer qu’il médite. Cela prouve seulement qu’il est incapable de concentrer son esprit au degré le plus élémentaire. Il se peut que l’étudiant mette plusieurs jours à s’apercevoir qu’il n’est pas en train de méditer. Lorsque cela surviendra, l’entêtement de l’objet le rendra furieux; et c’est seulement maintenant que commencent ses véritables ennuis, seulement maintenant que la Volonté rentre vraiment en jeu, seulement maintenant que sa qualité d’homme est mise à l’épreuve. Si ce n’était le développement de la Volonté acquis lors de la conquête de l’Asana, il est probable qu’il renoncerait. Les choses étant ce qu’elles sont, la simple agonie physique qu’il avait éprouvée n’est que la dernière des vétilles comparée à l’ennui mortel de Dharana.

 

              La première semaine, ça peut sembler assez amusant, et vous pouvez même vous imaginer que vous progressez; mais à mesure que l’entraînement vous ouvre les yeux sur ce que vous êtes en train de faire, vous œuvrerez apparemment de plus en plus mal.

 

              Comprenez, je vous prie, que LORS DE CETTE PRATIQUE VOUS ÊTES CENSÉ ÊTRE ASSIS EN ASANA, AVOIR CARNET ET CRAYON À PORTÉE DE MAIN, ET UNE MONTRE EN FACE DE VOUS. Tout d’abord, vous ne pratiquerez pas plus de dix minutes d’affilée, afin d’éviter de surmener le cerveau. De fait, vous vous apercevrez probablement que L’INTÉGRALITÉ DE VOTRE POUVOIR VOLITIF EST INCAPABLE DE MAINTENIR TOTALEMENT UN OBJET DONNÉ AUSSI LONGTEMPS QUE TROIS MINUTES, ou même de se concentrer apparemment dessus ne serait-ce que trois secondes, ou les trois cinquièmes d’une seconde. Par “maintenir totalement”, nous entendons la pure tentative de le maintenir. L’esprit devient si fatigué, et l’objet si incroyablement repoussant, qu’il est inutile de continuer pour le moment. Dans le journal de Frater P., nous lisons qu’après une pratique quotidienne sur six mois, des méditations de quatre minutes et moins sont encore consignées.

 

              L’ÉTUDIANT EST SUPPOSÉ COMPTER LE NOMBRE DE FOIS OÙ SA PENSÉE DIVAGUE; il peut faire ceci à l’aide de ses doigts ou d’un chapelet (1). Si ces interruptions semblent devenir plus fréquentes que plus rares, l’étudiant ne doit pas se décourager; ceci résulte partiellement de ce que son observation croît en exactitude. Pareillement, l’introduction de la vaccination eut pour résultat apparent d’augmenter le nombre des cas de variole, la raison en étant que les gens commencèrent à dire la vérité au sujet de la maladie, au lieu de la falsifier.

 

              Quoiqu’il en soit, le contrôle va bientôt s’améliorer plus vite que l’observation. Lorsque ceci se produira, l’amélioration deviendra évidente dans le journal. Toute variation sera probablement due à des circonstances accidentelles; par exemple, un soir vous pouvez être déjà très fatigué en commençant la pratique, un autre vous pouvez être sujet au mal de tête ou à l’indigestion. Vous ferez bien d’éviter de pratiquer à de tels moments.

 

              Nous supposerons, donc, que vous avez atteint le stade où votre pratique moyenne d’un sujet est d’environ une demi-heure, et la moyenne des interruptions entre dix et vingt. L’on pourrait supposer que ceci implique que durant les périodes entre les interruptions, l’on est réellement concentré, mais ce n’est pas le cas. L’esprit vacille, bien qu’imperceptiblement. Toutefois, cela peut être une stabilité suffisamment réelle pour que même à ce stade précoce se produisent des phénomènes frappants, dont le plus prononcé en est un qui vous fera peut-être croire que vous vous êtes endormi. Ou, cela peut sembler inexplicable, et en tout cas vous dégoûtera de vous-même, VOUS OUBLIEREZ TOTALEMENT QUI VOUS ÊTES, CE QUE VOUS ÊTES, ET CE QUE VOUS FAITES. Un phénomène similaire arrive quelquefois lorsqu’on est à demi-réveillé le matin, et qu’on ne sait plus dans quelle ville on habite. La similitude de ces deux choses est assez significative. Elle suggère que ce qui se produit réellement, c’est que vous vous réveillez du sommeil que les hommes nomment veille, le sommeil dont les rêves sont la vie.

 

              Il existe une autre façon de vérifier ses progrès dans cette pratique, d’après la nature des interruptions.

 

              Les Interruptions sont classées comme suit :

 

                             Premièrement, sensations physiques. Elles devraient être surmontées par Asana.

                             Deuxièmement, les interruptions qui semblent être dictées par les événements précédant immédiatement la méditation. Leur activité devient immense. Ce n’est que par cette pratique que l’on peut appréhender combien de choses sont observées par les sens sans que l’esprit en devienne conscient.

                             Troisièmement, il y a une catégorie d’interruptions participant de la nature de la rêverie ou du “rêve éveillé”. Elles sont très insidieuses — on peut poursuivre très longtemps avant de réaliser qu’on a totalement divagué.

                             Quatrièmement, voici une très haute catégorie d’interruptions, une sorte d’aberration du contrôle lui-même. Vous pensez : « Qu’est-ce que j’assure ! » ou peut-être que ce serait une assez bonne idée que de se trouver sur une île déserte, ou dans une maison insonorisée, ou d’être assis près d’une chute d’eau. Mais ce ne sont que des variations insignifiantes de la vigilance elle-même.

                             Une cinquième catégorie d’interruptions semble n’avoir aucune origine décelable dans l’esprit. Elles peuvent même se manifester sous la forme de véritables hallucinations, généralement auditives. Bien sûr, de telles hallucinations sont rares, et sont reconnues pour ce qu’elles sont; dans le cas contraire l’étudiant ferait bien d’aller consulter son médecin. L’espèce usuelle consiste en phrases ou fragments de phrases étranges, l’étudiant entend très distinctement une voix humaine reconnaissable, non pas la sienne ni celle de quelqu’un de sa connaissance. Un phénomène identique est observé par les télégraphistes qui qualifient ces messages d’“atmosphériques”.

                             Il y a encore un autre genre d’interruption qui est le résultat désiré lui-même. Nous le traiterons en détail plus loin.

 

              Il y a un véritable ordre naturel dans ces catégories d’interruptions. Le contrôle s’améliorant, le pourcentage des premières et des secondes ira en diminuant, même si le nombre total d’interruptions lors d’une méditation reste cependant stationnaire. Lorsque vous consacrez une ou deux heures par jour à la méditation, et que vous passez une bonne partie du reste de la journée à d’autres pratiques destinées à la seconder, lorsqu’à presque chaque séance se produit une chose ou une autre, et qu’il y a constamment le sentiment d’être “à deux doigts de quelque chose d’énorme”, l’on peut s’attendre à passer à l’état suivant — Dhyana.

 

 

 

NOTES

 

(1) NDAC : Ce dénombrement peut aisément devenir tout à fait mécanique. La pensée vous rappelant une interruption y associe l’idée de décompte. Le type le plus flagrant d’interruption peut être détecté par une autre personne. Il s’accompagne d’un battement des paupières, et peut être vu par lui. Avec l’expérience, il pourra détecter des interruptions même infimes.

 

 

 

 

6

 

DHYANA

 

 

              Ce mot possède deux sens complètement distincts et mutuellement exclusifs. Le premier se réfère au résultat lui-même. Dhyana est le même mot que “Jhana” en Pali. Le Bouddha comptait huit Jhanas, qui sont à l’évidence différents degrés ou types de transe. Les Hindous parlent aussi de Dhyana comme d’une forme inférieure de Samadhi. D’autres le regardent toutefois comme n’étant qu’une intensification de Dharana. Patanjali dit : « Dharana consiste à s’accrocher à quelque objet particulier. Un flot ininterrompu de connaissance relative à ce sujet est Dhyana. Lorsqu’abandonnant toutes formes, cela ne reflète plus que le sens, c’est Samadhi. » Il regroupe ces trois sous le terme Samyama.

 

              Nous traiterons plus de Dhyana comme résultat que comme méthode. Jusqu’ici, les anciennes autorités ont été des guides assez fiables, excepté en ce qui concerne leur morale grincheuse; mais lorsqu’elles abordent le sujet des résultats de la méditation, elles perdent carrément la tête.

 

              Elles épuisent les ressources de la poésie à proclamer ce dont on peut démontrer la fausseté. Par exemple, nous lisons dans le Shiva Sanhita que « celui qui médite quotidiennement sur ce lotus du cœur est avidement désiré des filles des Dieux, il obtient la clairaudience, la clairvoyance, et peut marcher dans le ciel ». Un autre « peut faire de l’or, découvrir des remèdes aux maladies, et voir les trésors cachés. » Ce sont des propos orduriers. Quelle est la malédiction jetée sur la religion faisant que ses principes doivent toujours être associés à toutes sortes d’extravagances et de mensonges ?

 

              Il y a une exception; c’est l’AA, dont les membres sont extrêmement attentifs à ne faire aucune affirmation ne pouvant être vérifiée par la procédure usuelle; ou si cela n’est guère aisé, à néanmoins éviter tout ce qui s’approcherait de l’énoncé dogmatique. Dans Leur second livret d’instructions pratiques, le Liber O (1), on lit ces mots :

              « En faisant certaines choses, certains résultats s’ensuivent. Il est très sérieusement déconseillé aux étudiants d’attribuer une réalité objective ou une validité philosophique à aucun d’entre eux. »

 

              Ces mots d’or !

 

              En discutant de Dhyana, qu’il soit donc clairement compris que quelque chose d’inattendu est sur le point d’être décrit.

 

              Nous devons considérer sa nature et estimer sa valeur de manière parfaitement impartiale, sans nous permettre les dithyrambes habituels, ou d’en déduire une quelconque théorie de l’univers. Un fait en sus peut détruire une théorie existante; c’est assez fréquent. Mais aucun fait unique ne suffit à en bâtir une.

 

              L’on aura compris que Dharana, Dhyana, et Samadhi forment un processus continu, et peu importe quand survient exactement l’apogée. C’est de celui-ci dont nous devons parler, car c’est une question d’expérience, et une très frappante en l’occurence.

 

              Au cours de notre concentration, NOUS AVONS REMARQUÉ QUE LE CONTENU DE L’ESPRIT CONSISTE, À TOUT MOMENT, EN DEUX CHOSES, PAS PLUS : l’Objet, variable, et le Sujet, invariable, ou du moins en apparence. PAR LE SUCCÈS EN DHARANA, L’OBJET EST DEVENU AUSSI INVARIABLE QUE LE SUJET.

 

              OR, LE RÉSULTAT DE CECI EST QUE LES DEUX DEVIENNENT UN. Ce phénomène survient généralement comme un choc terrible. C’est indescriptible même par les maîtres du langage; et il n’est donc pas surprenant que des bègues semi-éduqués se vautrent dans des océans de mélasse sentimentale.

 

              Toutes les facultés poétiques et émotionnelles sont projetées dans une sorte d’extase par un événement qui renverse l’esprit et rend le reste de la vie absolument méprisable en comparaison.

 

              La bonne littérature est principalement une question de bonne observation et de jugement sain exprimés de la plus simple manière. Pour cette raison, aucun des grands événements de l’histoire (comme les tremblements de terre et les batailles) n’a été correctement décrit par leurs témoins oculaires, à moins que ceux-ci n’aient été hors de danger. MAIS MÊME LORSQU’ON S’EST HABITUÉ À DHYANA PAR UNE CONSTANTE RÉPÉTITION, AUCUN MOT NE SEMBLE CONVENIR.

 

              L’une des plus simples formes de Dhyana peut être nommée “le Soleil”. Le soleil est vu (pour ainsi dire) par lui-même, non par un observateur; et bien que l’œil physique ne puisse contempler le soleil, l’on est contraint de reconnaître que ce “Soleil” est bien plus brillant que celui de la nature. Tout cela se passe sur un plan supérieur.

 

              Et aussi, TOUTES LES CONDITIONS MENTALES, TEMPORELLES ET SPATIALES SONT ABOLIES. Impossible d’expliquer ce que cela signifie réellement : l’expérience seule peut vous en fournir la compréhension.

 

              (Cela aussi possède ses analogies dans la vie courante; les conceptions des mathématiques supérieures ne peuvent être saisies par le débutant, ne peuvent être expliquées au profane.)

 

              Un développement ultérieur est l’apparition de la Forme universellement décrite comme humaine; quoique les personnes la décrivant lui attribuent un grand nombre de particularités qui ne sont pas humaines du tout. Cette singulière apparition est généralement supposée être “Dieu”.

 

              Mais, quoi que ce soit, LE RÉSULTAT SUR L’ESPRIT DE L’ÉTUDIANT EST IMMENSE; toutes ses pensées sont poussées à leur plus haut point de développement. Il croit sincèrement qu’elles ont la sanction divine; peut-être même suppose-t-il qu’elles émanent de ce “Dieu”. IL RETOURNE DANS LE MONDE ARMÉ DE CETTE INTENSE CONVICTION ET AUTORITÉ. Il proclame ses idées sans la restriction imposée à la plupart des gens par le doute, la modestie et le manque d’assurance (2); quoique plus tard, on peut le supposer, viennent les véritables éclaircissements.

 

              En tout cas, la masse du genre humain est toujours disposée à être dirigée par quelque chose d’aussi différent et revêtu de pareille autorité. L’histoire est pleine de récits d’officiers ayant marché sans armes contre un régiment de mutins et les ayant neutralisés par la seule force de l’assurance. Le pouvoir de l’orateur sur la foule est bien connu. C’est sans doute pour cette raison que le prophète put contraindre l’humanité à obéir à sa loi. Il ne lui vint jamais à l’esprit que quiconque puisse faire autrement. Dans la vie pratique, on peut passer devant n’importe quel gardien, tels une sentinelle ou un contrôleur de billets, si l’on peut vraiment agir de sorte à ce que l’homme soit d’une manière ou d’une autre persuadé que vous avez un droit de passage incontesté.

 

              Ce pouvoir, soit dit en passant, n’est autre que celui ayant été décrit par les magiciens comme le pouvoir d’invisibilité. Tout le monde connaît la savoureuse histoire de ces quatre hommes de confiance qui étaient sur le qui-vive à cause d’un meurtrier, et qui avaient l’ordre de ne laisser passer personne. Par la suite, tous jurèrent en présence du cadavre que personne n’était passé. Aucun n’avait vu le facteur.

 

              Les voleurs qui dérobèrent la “Joconde” au Louvre étaient probablement déguisés en ouvriers, et embarquèrent le tableau sous les yeux mêmes du gardien; et lui demandèrent très certainement un coup de main.

 

              Il suffit de croire qu’une chose doive être pour la provoquer. Cette conviction ne doit pas être émotionnelle ou intellectuelle. Elle réside dans une partie plus profonde de l’esprit, et cependant pas si profonde car beaucoup d’hommes, probablement tous les hommes heureux, comprendront mon propos, ayant dans leur propre expérience des points de comparaison.

 

              LE PLUS IMPORTANT FACTEUR DE DHYANA EST, QUOIQU’IL EN SOIT, L’ANNIHILATION DE L’EGO. Notre conception de l’univers doit être complètement détruite si nous devons admettre ceci comme valide; et il est temps de considérer ce qui survient réellement.

 

              L’on concédera que nous avons donné une explication très rationnelle de la grandeur des grands hommes. Ils vécurent une expérience si écrasante, si disproportionnée par rapport à tout le reste, qu’ils furent affranchis de toutes les entraves insignifiantes empêchant l’homme ordinaire de mettre ses projets à exécution.

 

              S’inquiéter au sujet des vêtements, de la nourriture, de l’argent, de ce que les gens peuvent penser, comment et pourquoi, et par-dessus tout la peur des conséquences, paralyse presque tout le monde. Rien n’est plus aisé, théoriquement, pour un anarchiste que de tuer un roi. Il lui suffit d’acheter un fusil, de devenir tireur d’élite, et d’abattre le roi depuis un poste à une distance d’un kilomètre et quelques. Et pourtant, bien qu’il y ait abondance d’anarchistes, les attentats sont très rares. D’autre part, la police sera probablement la première à admettre que si un homme était vraiment las de vivre, dans son être le plus profond, ce qui est un état très différent de celui où l’on proclame un peu partout qu’on en a marre, il s’arrangerait d’une manière ou d’une autre pour tuer d’abord quelqu’un d’autre.

 

              Or, L’HOMME AYANT EXPÉRIMENTÉ QUELQU’UNE DES PLUS INTENSES FORMES DE DHYANA SE TROUVE AINSI LIBÉRÉ. L’UNIVERS EST DÉTRUIT POUR LUI, ET LUI POUR L’UNIVERS. SA VOLONTÉ PEUT POURSUIVRE SA VOIE SANS ENTRAVE AUCUNE. L’on peut imaginer que dans le cas de Mahomet, ce dernier a nourri d’énormes ambitions durant des années, et ne réalisait rien car ces qualités qui se manifestèrent ultérieurement comme l’art de gouverner l’avertirent de son impuissance. Sa vision dans la grotte lui donna l’assurance nécessaire, la foi qui soulève les montagnes. Il y a, en ce monde, énormément de choses d’apparence solide qu’un enfant pourrait renverser; mais personne n’a le courage de pousser.

 

              Acceptons provisoirement cette explication de la grandeur, et passons. L’ambition nous a entraînés jusqu’ici; mais intéressons-nous maintenant au travail pour lui-même.

 

              Un phénomène très étonnant vient de se produire; nous avons vécu une expérience qui nous fait voir l’amour, la renommée, le rang, l’ambition et la richesse comme ne valant pas plus de trente cents; et nous commençons à nous interroger passionnément : « Qu’est-ce que la vérité ? ». L’Univers s’est écroulé autour de nous tel un château de cartes, et nous nous sommes effondrés avec lui. Encore que cette ruine soit comme l’ouverture des Portes du Paradis ! Il y a là un énorme problème, et il y a quelque chose en nous qui est avide de sa solution.

 

              Voyons quelles explications nous pouvons trouver.

 

              La première suggestion qui s’offrirait à un esprit bien équilibré, versé dans l’étude de la nature, est que nous avons expérimenté une catastrophe mentale. De même qu’un coup sur la tête fera qu’un homme “verra des étoiles”, l’on peut supposer que l’énorme tension mentale de Dharana a d’une manière ou d’une autre surexcité le cerveau, et provoqué un spasme, ou peut-être même la rupture d’un petit vaisseau. Il semble n’y avoir aucune raison d’entièrement rejeter cette hypothèse, bien qu’il soit tout à fait absurde de supposer que l’accepter reviendrait à condamner la pratique. Le spasme est la fonction normale d’au moins l’un des organes du corps. Que le cerveau ne soit pas endommagé par la pratique est prouvé par le fait que bien des gens déclarant avoir eu cette expérience de manière répétée continuent à exercer les occupations ordinaires de la vie sans diminution d’activité.

 

              Nous pouvons donc congédier la question physiologique. Elle ne jette aucune lumière sur le principal problème, celui de la valeur de témoignage de l’expérience.

 

              Or, c’est une question très difficile, et elle soulève la question plus vaste de la valeur de tout témoignage. Toute pensée possible a été mise en doute à un moment ou à un autre, exceptée celle ne pouvant être exprimée que par un point d’interrogation, puisque douter de cette pensée c’est l’affirmer. (Pour une complète discussion du sujet, voir “Le Soldat et le Bossu”, The Equinox, I). Mais hormis ce profond doute philosophique, il y a le doute pratique de tous les jours. L’expression populaire « douter du témoignage de ses sens » nous montre que ce témoignage est d’ordinaire accepté; mais ce n’est pas du tout le cas pour l’homme de science. Il est si bien averti que ses sens l’abusent constamment qu’il in