THÉO LESOUALC’H

 

INCUNABLE

 

 

oui je m’y étais appliqué... n’est-ce pas... et je puis affirmer que j’y ai passé des heures et des heures et des heures... cela des soirées entières, après mon travail de bureau. Que j’y avais consacré tous mes moments de loisir... rognant sur mon sommeil. Et cela des mois... des années durant... Et le peaufinant... ne me sentant jamais satisfait. Il restait toujours un petit détail... un rien. Mais j’étais tellement désireux qu’on n’y puisse trouver aucun défaut...

En ce sens, je sais trop bien qu’on me qualifierait, à juste titre, de « perfectionniste »... et on aurait raison... sauf, qu’à mon avis et en ce qui me concerne, on aurait tort d’accorder à ce terme une valeur négative. Perfectionniste... j’avais voulu l’être pour le meilleur.

Je dis « on »... On se demandera ce que j’avais l’intention d’entendre par « on »... en réalité il n’y avait encore pas de « on » en ce temps-là... En tout cas j’étais certain quant à moi que le temps de son élaboration j’avais bel et bien été le seul à approcher mon Œuvre — parce qu’il s’agit de mon Œuvre — et je puis même affirmer que j’ai encore tout lieu d’en être fier. Peu de gens, je suppose, ont eu comme ce fut mon cas l’opiniâtreté d’oser mobiliser une vie entière à une quelconque entreprise. Peut-être même personne. Non... personne, j’en suis convaincu...

Il n’y avait donc pas de « on » ai-je écrit plus haut... en fait... je ne sais trop pourquoi... en fait, la chose avait dû malgré tout transpirer, et « on » avait fini par me soupçonner. Il y avait eu espions. Du moins c’est ce que je peux supposer, car — et heureusement que mon travail était arrivé à terme — un beau matin, « on » s’était manifesté. « On » était arrivé. Ce n’était pas que j’eusse entendu rien de particulier... non... mais senti peut-être... respiré. Indiscutable... « On » se tenait là, à quelques pas de moi, de l’autre côté de la porte de mon appartement. Sur le palier. Tapi.

J’étais aux aguets.

« On » était pluriel... En vérité une quantité.

J’avais pris mes précautions. M’étais même barricadé. Calmement, vous ne me connaissez pas... gardant mon sang-froid, le sourire aux lèvres... j’avais, évitant le bruit, fait glisser les meubles les plus lourds pour obstruer l’ouverture en cas où. Et tout avait suivi. Tout.

Ensuite j’avais tiré les volets. Cloué tant bien que mal tout ce qui était clouable en travers des fenêtres.

Ceci une fois exécuté, je me sentais d’autant plus serein.

« On » en serait pour ses frais. Et moi, j’avais tout mon temps... c’était là l’important. Tout mon temps.

Le temps d’abord de délasser mes muscles peu habitués aux efforts physiques qu’il m’avait fallu... simplement pour l’armoire... tenez... exploit digne d’un déménageur professionnel puisque j’avais tenu à ce qu’elle demeurât pleine de son linge ainsi que du reste.

Maintenant, assis par terre et maître de moi... j’avais toute liberté de me plonger dans la contemplation de ce qui avait été le fruit de mes soins et attentions... ma Création. Mon Œuvre.

C’était le début d’un long face à face.

Je considérai tout d’abord, périphériquement, cet espace qui avait été mon appartement en même temps que mon atelier ou pour mieux dire « laboratoire ». N’en restaient que murs tout juste marqués des empreintes pisseuses de ce qui se trouvait en ce moment accumulé devant la porte... et dont j’allais très vite oublier le rôle... commode, cadres, guéridon etc...

Maintenant peu m’importait.

Je ris intérieurement, car vraiment pas besoin d’extérioriser la joie que je porte au fond de mon être. Mon Œuvre est là ! Il est là... et j’ai envie de me le redire. (vous noterez si vous avez un jour le bonheur de lire mes lignes que j’ai employé le mot « Œuvre » au masculin... avec une majuscule. Je tiens à le souligner). Il est donc là... et pourrai-je affirmer il me regarde. Car, en effet, je ne vous avais encore rien précisé... mon Œuvre... ma Création est un masque. Oui et je dirais plus encore... il est MON masque.

Masque de moi. Moi-masque. Mon moi-tout-court.

Vous voilà donc sur la piste.

Il s’agit de MON identité. MON portrait. MON alter ego... je ne vais pas me perdre en vaines recherches des termes que vous mériteriez de lire, éventuel lecteur que vous soyiez...

 

Je ne m’étais pas attaqué d’emblée à ce qui allait devenir le but de ma vie. J’avais longuement réfléchi... il faut que vous le sachiez et je vous épargnerai la longue suite de mes hésitations, de mes incertitudes... bref... J’avais fini par choisir comme matériau de base une sorte de gomme, de résine, de caoutchouc... qui avait la propriété de pouvoir se prêter à toutes les éventualités... ce qui semblait devoir me convenir.

Et, aujourd’hui... je le regarde. Il est là !

Je ne sais trop où le placer pour le moment. Où il serait au mieux de l’éclairage... se situerait le mieux pour notre confrontation.

Enfin oui... accroché à l’un des pieds d’une chaise retournée qui s’enchevêtre dans ma barricade de fortune... Bien sûr ! mais son poids, en dépit de sa légèreté... l’étire en une espèce de rictus... il me faut reconnaître pourtant qu’à travers n’importe laquelle de ses manifestations... il ne cessera d’être ma ressemblance « crachée », comme on dit.

C’est aussi que la minceur extrême de la gomme, compte tenu de sa fragilité — normale — a l’avantage de lui assurer la liberté de se plier à toutes mes exigences... Il me suffit d’un souffle pour obtenir instantanément, et plus vraie que nature, l’émotion qui m’anime. Il est dans la seconde même toute mon affectivité... il est mes aspirations les plus secrètes... nobles... ainsi que les autres. Il se fige. Il se durcit. Se raidit. Il est ma volonté dominatrice. Mon moi-solaire. Moi-éblouissant. Moi-tendre. Moi-tendu. Moi-sous-entendu. Mon moi-entre-les lignes... j’ai tout lieu d’être satisfait.

Suspendu, ainsi que je disais... n’est pas pour lui une situation qui m’avantage... il faut le noter.

... car le voilà qui s’étire encore... commence à pendouiller... et s’élonge qu’il en arrivera vite à traîner sur le parquet. Alors... tant qu’à faire... pourquoi ne pas le reposer à même le sol... malgré la fine poussière volatile qui depuis un moment s’est mise à descendre du plafond et tout recouvrir. Malgré... et bien qu’il m’en coutât un peu... et quoi d’autre ? J’ai encore envie de le regarder en face avant de ...

eh oui...

je sais bien... de lui donner le seul support, pour lequel, après tout, il avait été conçu et auquel je sais bien il doit adhérer, trait pour trait, pore pour pore... je sais... je sais... je m’accorde cependant encore quelques minutes. Je le dépose sur le sol. Tout de suite il a tendance à s’avachir. C’était prévisible. Et, bien qu’avachi... il vaut d’être admiré.

Moi. Un moi en avachissement...

... j’ai dû m’oublier quelques secondes de trop car l’avachissement en question a gagné... s’est étendu sur toute la surface de sol de mon deux-pièces... et déjà s’infiltre dans les recoins... et je sais que je dois à tout prix me lever... qu’il n’y a plus à attendre... alors je me redresse... il faut que j’étire mes membres... que je me détende... mais je m’y emmêle les pieds... il s’entortille ... par affection, me semble-t-il... il me tire-bouchonne. Me bandemolletière... je rampe... je rampe... et alors là... bien qu’appréciant la douceur de son contact... tenter de lui faire comprendre... je ne sais pas... le voilà se tentaculant, tiède. Juste à ma propre température... il n’est pas encore trop tard me répété-je...

... certains aspects de moi... j’ose l’écrire... que j’avais certainement toujours refusé d’admettre...

Mais trêve... là n’est pas la question !

Tant bien que mal... et de quelque côté que je me retourne... après avoir tout recouvert du sol, je le vois par vaguelettes en train d’entamer l’ascension des murs. Il me faut me secouer. Décider. D’autant qu’il me semble que par certaines fissures qui ont dû se faire alors que mes préoccupations me retenaient ailleurs, m’apparaissent des signes indiscutables d’une activité de l’extérieur. Il semblerait bien qu’« on » commençât à s’énerver derrière la porte. J’ai beau tendre l’oreille cependant... mais c’est mon masque dans sa fièvre croissante de m’étreindre... m’enlace, m’embrasse et s’est justement aussi infiltré jusque dans mes tympans, s’y lovant en trompes d’eustache ce dont, dès que je m’en rends compte, je m’avise de me délivrer car « trop serait trop » dit-on... et j’ai besoin de savoir... de connaître les intentions stratégiques de... j’ai...

Oui, effectivement « on » grommelle. « On » sourdine. « On » catiminise... tout cela qui me parvient comme déformé, caviardé, en sonorités où il m’arriverait de capter des « dangereux »... ou encore « contagion »... ainsi que toutes sortes de boffff... ceux-là rauques... renaclures aussi... et chewingumures de sutra... alexandrinades... et, mais là, galimatiasant proches de borborygmes de plus familières ratiocinations des citationistes et franceculturisateurs de tous mégahertz...

... moi ici en plein zénith d’une vie tellement accomplie je sais que je devrais laisser pisser... après tout... je devrais. Et tandis qu’à pleines mains me voilà aux prises avec l’amour que me porte à moi mon Œuvre, et tentant de l’amadouer... de lui réduire les grimaces, audaces, limaces, torsades... oh comme pourtant je sais... comme j’ai compris... comme je sens que... Je ne me reprocherais jamais assez de n’avoir songé à me garder le miroir au lieu de l’inclure dans la composition de ma barricade. Cela m’eût épargné... bref...

Alors je me groupe.

Je suis conscient qu’il ne peut être question de composer avec l’Œuvre... affaire de Vie et de Mort... affaire de Cœur... Je passerai les détails...

... tous aléas des heures qui suivirent, s’enchaînèrent aux heures... tout simplement pour dire que nous finîmes par...

... que nous parvînmes à...

qu’enfin...

tandis que des tremblements des tremblements agitent en tous sens l’échafaudage de mes meubles entassés... « on » s’acharne... et je peux bien imaginer le spectacle au-delà. Non seulement j’imagine... car depuis que je vois par les yeux de... non je n’aurais jamais pensé. Jamais je n’aurais cru. C’est fou comme la vision m’est devenue plus claire !

 

Lucidité. Est-ce qu’il y aurait transparence ?... mais transparence de tout ?... et je ris... et le rire me devient chose tonitruante... rire comme retenu en moi depuis quelques siècles au moins. Silence dehors... je dis... Et je ris. Et à chaque pas que je fais s’élève en halo la cendre accumulée... je ris... moi-tous-mes-Etna. Mes-Vésuve... titube... silence dehors... je clame... et eux de leurs grognes... hargnes... de pas pouvoir malgré leurs trucs... pics et marteaux et haches et je ne sais... et sabots et cornes groins... vicelards... vachards... moi, j’ai pour moi tout mon espace à vivre... et que... faut dire... que j’avais aussi décidé de me défaire totalement de mes vêtements, que je m’étais efforcé de bien plier méticuleusement... là... pour leur prouver l’état de ma santé mentale parce que... vous vous doutez... j’entendais leurs susurres... allez allez déballe... que je me traduisais... allez allez raconte du plus loin de ta petite enfance... raconte... fais comme si « on » n’était pas là !

Va te f’... que je criais... et ça me faisait bander... rien qu’à entrevoir ici et là... trou pas trou... brèche pas brèche... qui un œil... qui un doigt... et qu’« on » te traque... qu’« on » te mate... moi je leur bande pleine face au travers de l’édifice de pute... et pan dans le blanc d’un iris... moi en adhésion avec mon Œuvre.

Et, nu, comme je voulais rien laisser traîner... tranquillement j’avais décidé de m’aspirer tout entier. Je savais que je n’aurais pas de difficulté à me contenir étant donné l’extensibilité... alors par petites succions j’avais commencé à faire tout remonter... organes et jusqu’aux os qui s’y prêtaient, pliaient ... pour le passage des pieds j’eus quelques difficultés. Et puis enfin je me retrouvai tout installé.

Œuvré !

Et là seulement je me mis à éjaculer.

Niagara.

Tiens... pour vous que je pensais... toutes mes postérités ! Cadeau royal... non ?

Et il fallait les voir... les « on » mes gominés... mes anodins... mes embusqués...

et moi vibré... emporté porté. Comme dicté.

(j’écris malgré tout car il faut quand même que vous sachiez) Oui, j’écris, m’appliquant... langue binaire qu’il vous faudra décoder... j’écris dans le futur-présent de ma déité bien méritée à une vitesse galaxique (l’auteur devra encore, pour écourter, utiliser parfois des barbarités indispensables)

Passée la succession de portes et portes et portes... et traversé des alumimosités minérales fossilisées... piétinés des alaitances matelassées de seins de seins... en turgescences et par chevauchées enwesternisées et tout rebondissements embardées et gloutonnées. Je m’accroche d’un téton à l’autre les lèvres titillantes provoquant les frémissements... et me voilà puzzlant des incandescences et indécences... choses comme ils disent de mes enfances... choses dont jamais je ne me serais douté et qu’aussi se mettent par paradoxes à défiler mes personnages. TOUS. Ceux dont j’avais bien cru m’être définitivement débarrassé... et plus natures que leur réalité. Mon premier réflexe serait de me contracter. Mais là, un peu coincé, collé à mes parois, joues à joues, bouche à bouche et mes yeux se forant trous...

Je m’exorbite jusqu’à ces salles grand-angulaire aux dimensions — sahara et échos ensablés

Je ne suis plus qu’un moi-et-moi et mon monde nouveau ne sera jamais trop beau. Emparfumé de ses girations volitions. De mes envolées. Aux tours géantes autophages perdant actuellement leurs dents... j’escalade. J’ai... je sais... atteint l’homogène le gène-plus-humain et confiant m’accepte lent.

... jouis de ma lenteur...

enfin !

... cela continuera encore tout en oscillations et pénétrations... par traînées de colorations... sons de pourpre mauve bémol... s’encorbellera... liserons de fumigations... et en légions les oreilles de moi-mon-masque pavillons qui déchevelleront à perte des phonèmes de messages jusqu’à ce jour fléchés. Évohé... Euréka... j’aurai hurlé... eloi lama sabadtani etcetera et encore quoi... mais au lieu de ça

 

j’écoute sonner l’heure

qui aurait pu dire...

ainsi que les bruits familiers

sans difficulté

tranquillement en simple passant

j’attends le feu vert

tiens le passage n’est plus clouté

les jupes ont remonté d’un cran

et flânant

j’arrive devant le numéro 19

on a repeint l’escalier

tiens...

et puis je me suis hissé par paliers ahanant et somme toute assez content... la journée se serait comme toujours passée sans incidents... qu’est-ce que j’ai encore fait de ma clé ? pourquoi la porte est-elle entrebâillée... pourquoi ça sent le renfermé... pourquoi cette poussière accumulée... pourquoi je reconnais pas.. et pourquoi pourquoi sont-ils tous là agglutinés et tous masqués...

masqués masqués masqués masqués... identiques... immobilisés

pourquoi leurs yeux dardés fardés

pourquoi aussi semblent-ils si satisfaits et là ensemble et même... oui... ce n’est pas une impression... pourquoi se multiplient-ils... atteignent-ils maintenant le plafond... pourquoi pourquoi pourquoi... et si vite... et tous masqués... masqués... masqués... et tous oui identiques identiques identiques identiques identiques identiques identiques identiques

 

 

et pourquoi maintenant mon saignement de sang... mais à blanc rien que vent ?

 

Retour à Blockhaus Revues

Retour à la page d'accueil