DANIEL GIRAUD

 

PAN ! VIVANT ...

 

« J’invoque le robuste Pan... Viens, Bienheureux, vagabond, circulaire, ayant pour trône les Saisons, aux pieds de chèvre, qui est frénétique, qui aime à jouer, conducteur des astres, dirigeant l’harmonie du Kosmos, et qui te plais au chant ! »

Hymnes orphiques (Parfum de Pan)

 

    Sous les étoiles frétillantes de la nuit, des cris jaillissent des éclairs du ciel, résonnent dans les cascades de la terre, et glissent sur les pierres tombales des montagnes qui rejoignent les lampes des plaines de l’air. Le barde mugissant, dont la « verge d’or » féconde le chant, invoque ce qui ne se voit pas. Ce qui resplendit comme une jeune déesse qui se met en branle et dont chaque pas féconde une fleur.

    Au son des musiques célestes, grâce au soma clarifié des poètes védiques, le champ des pensées est très arrosé... bhang ! Et les hommes pressent les tiges de soma, et les femmes en presseront d’autres par ailleurs... Quand le pilon se dresse dans le mortier il sacrifie la meurtrissure à la Terre qui trait tous les désirs. L’immortalité est dans l’instant. Papillons d’un jour, gazelles des forêts, champignons sacrés, connaissez-vous déjà l’odeur de mes cendres ?

    Ô liqueur des neiges ! Essence des ondines qui ondulent dans le courant... Saveur de la mort au-dedans des montagnes. Le visionnaire vigilant, inspiré par le dieu Pan, contemple la Nature sauvage, la Nature en fête. Car le fils d’Hermès et de ses voyages est le Grand Pan à l’image du Grand Tout. Bouc humain qui hurle dans les forêts et bondit dans les montagnes, tu sais faire danser les Nymphes en dévoilant le Devenir.

    Pûsan ! Toi, le dieu de toutes les croissances, un des douze Aditya solaires, tu connais aussi bien les lointains chemins du Ciel que ceux de la Terre, indique-nous la route. À l’écoute du Maître de la Formule le Sacrifice du meilleur découle de la Parole forgée. Bienheureux sera l’homme qui sera moins qu’un brin d’herbe et la fée qui ne sera pas victime de sa magie. « Même le ciel, par la voie lactée est fendu ! » (I)... Que cette déchirure tienne lieu d’évacuation des contingences. Le Fleuve céleste n’est-il pas Fil conducteur ?

    La solitude du barde touche autant à la lassitude de l’errant qu’à la béatitude du saint... La « Béatrice », ou Layla, alimente la fièvre qui tremble au mourir sans se tuer. La Terre, le lit du monde, connaît la plaie qui chante en lui. Quand le cœur s’essore, l’eau du corps remonte dans les yeux et le corps ne suit même plus la trace de son existence. L’ivresse colmate les brèches du cerveau quand tourbillonne le poème échappé des cicatrices et la marque des empreintes, dans l’air respiré, s’estompe grâce au breuvage des dieux absents. Aridité de l’ardeur consumée, appels sans écho avant l’Aurore, seul le tonnerre répond.

    « Mais quand un homme a vu le soleil se coucher,

    Il met devant lui un flambeau pour remplacer le soleil. » (II)

    Ce n’est pas en se fermant que l’on s’ouvre, c’est en embrassant le Ciel et la Terre, les formes jaillies du cœur et les grands suintements des corps, que l’être découvre aussi bien l’Être. Celui qui parle n’est pas moi quand le barde est devenu le chant. Est-il Sagesse ? Non, car les accords un jour se taisent et le poète brisé reprend une route en lacets avant de pouvoir retendre l’arc des sept couleurs... Emporté par le souffe des vents, il soulève la poussière et dérive jusqu’à un autre lieu où il sera à sa place le temps d’un conte ou d’un poème... Mais que le Grand Pan chante encore pour moi dit le Poète, arrosé de sang caprin et lavé de lait... Même si je suis seul à l’entendre : Pan n’est mort que pour ceux qui ne le voient pas.

    Le poète sauvage est à l’écoute du dieu de la Nature et du Paganisme. L’affreux Pan n’attire pas les esthètes. Il n’est guère civilisé pour avoir tué la louve nourrice de Romulus et Rémus... et de la cité. Loin des villes, vêtu d’une peau de bête en guise de voûte céleste, il transporte les astres et ses cornes sont les rayons du Soleil jaillissant de ses cheveux en broussaille. Il se cache dans les taillis. L’oreille collée au sol quand résonne la voix de la Terre. La main au front pour voir plus loin. Ses chèvres broutent. Les forêts sont épaisses et les montagnes reculées...

    Lorsque Pan souffle dans sa conque marine c’est la « terreur panique » chez les Titans. Le Son primordial est mal pris par les guerriers. Mais n’est-ce pas la peur panique de Pan face au monstre Typhon, adversaire des dieux, qui le fait se jeter dans une rivière pour s’y cacher ? D’où il ressort avec une queue de poisson et devient ainsi Egipan, le Capricorne. Et les rusés Hermès et Egipan retrouveront les nerfs de Zeus écorché par Typhon et les lui remettront en place...

    Si Pan fait peur et répand la panique, son rire est fou et répand le fou-rire. Ce qui rappelle que Pûsan savait trop bien rire... on lui en cassa les dents. Enthousiaste, possédé par les dieux, Pan fait rire jusqu’à la déchirure où guette la panique... Ses amours malheureuses le renvoient dans une quête perpétuelle. Il est laid, d’autant plus étonnant qu’il sait éveiller le Démon de Midi... Les fées méritent-elles les « faveurs » des faunes ? Et Pan sous son aspect uniquement ithyphallique surgit avec le membre démesuré de Priape, gardien des jardins, image du comble de la fertilité vitale qui ne peut déboucher dans l’absolu que sur son contraire, la Mort... et la néantisation de Lilith. Nous retrouvons ici la Lune Noire astrologique en passant par les incubes (Priape) et succubes (Lilith) de la démonologie.

    Au pays des affreux satyres et des gracieuses nymphes le son de l’eau ou le souffle du vent sont des supports de divination, des supports de méditation. Être possédé des nymphes équivaut à vivre l’enthousiasme prophétique. Dans l’exaltation comme dans la détresse, c’est l’Ardeur qui anime Pan... Les tendres fées aiment les piques de l’aubépine et le thym sauvage. Elles dansent en cercle en une ronde envoûtante et leurs baisers aux humains rendent ces derniers enjôlés et captifs à tout jamais. Mais Pan sent bien qu’un amour qui ne se fait pas sans rapt est raté...

    Syrinx, nymphe aimée de Pan, se transforme en roseaux pour lui échapper mais Pan fait une flûte avec ces roseaux où souffler dans l’embouchure est acte sacré, acte d’amour. Du vent qui souffle dans les roseaux au son qui s’échappera de la flûte de Pan, c’est toujours le chant de la nymphe qui s’entend et l’on comprend mieux pourquoi un véritable musicien aime « son » instrument comme il aimerait une femme. Près des vieux chênes les elfes l’accompagnent... avant de boire directement aux pis des vaches. Tandis que la flûte de Pan s’élève comme sa verge. Il a enseigné l’onanisme aux bergers et, de nymphe en nymphe, le dieu lubrique réjouit comme il jouit.

    Mais sensible est celui qui a su consoler le mal d’amour de Psyché délaissée par Éros et retombant à terre... Mais terrible est la bête. La nymphe Écho qui se languissait du beau Narcisse repousse l’horrible Pan pourtant passionné d’elle. La colère du bouc grondera dans la vallée et les bergers déchiquetteront Écho. Ses cris répétés se perdront dans les résonances de la nature en un « écho » prolongeant les appels...

    Venant de l’île de Paxos un autre écho se répandra plus tard: « Le Grand Pan est mort ! » Le seul dieu d’occident qui, avec Dionysos, savait danser (III), le grand révolté qui fait peur aux modernes, Pan est mort et le monde s’effondre... La technocratie a violé la Nature. Et l’Occident est tombé comme un soleil qui se couche. Le Grand Pan est-il mort ? Où sont passées les nymphes ? Rumeurs et lamentations... Mais le grand païen velu, maître des montagnes, peut montrer qu’il est encore vivant.

 

Notes.

I) Faridoddin ’Attâr: Le Livre de l’épreuve p. 171 (Fayard 1981)

II) Mevlânâ Djelâl-Eddin-i-Roûmi : Roubâ’yât p. 46 (Adrien Maisonneuve, 1950)

III) « on dit qu’il voyagera dans l’Inde avec Dionysos » (Stéphane Mallarmé: Les dieux antiques p. 213 Gallimard, 1952). Est-ce pour cela que Pan et Dionysos sont les seuls dieux occidentaux qui savent danser à l’instar de Shiva sous son aspect de Maître de la danse, Natarâja ? Ce sont en tout cas les dieux de la Nature qui devraient inspirer tout connaisseur de celle-ci, et l’Astrologie n’est-elle pas cette Connaissance ?

 

Extrait de « Le Ciel des Sages »

 

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