ALEISTER CROWLEY

 

LES PRINCIPES DE LA RITUÉLIE

 

          IL EXISTE UNE DÉFINITION UNIQUE ET ESSENTIELLE DE L’OBJECTIF DE TOUT RITUEL MAGIQUE : UNIR LE MICROCOSME AU MACROCOSME. LE SUPRÊME RITUEL CONSISTE CEPENDANT EN L’INVOCATION DU SAINT ANGE GARDIEN (1), QUI N’EST RIEN D’AUTRE QUE L’UNION AVEC DIEU (2).

          Tous les autres Rituels magiques sont des cas particuliers découlant de ce principe général, et la seule chose qui excuse leur pratique est le fait que quelquefois une partie spécifique du microcosme est tellement faible, infirme, que son imperfection en impureté pourrait vicier le Macrocosme dont elle est l’image, Eidolon ou Réflexion. Par exemple, Dieu est au-delà de la sexualité, et par conséquent aucun homme pas plus qu’aucune femme ne peut prétendre L’avoir intégralement compris, et encore moins Le représenter. Donc il incombera au magicien masculin de cultiver les vertus féminines atrophiées en lui; mais cette tâche doit être accomplie sans que d’aucune manière sa virilité puisse être mise en danger. Il serait souhaitable que ce magicien invoque Isis, et s’identifie à elle; s’il négligeait une telle opération, sa compréhension de l’Univers lors d’une expérience de Samadhi se trouverait limitée de par l’absence du concept de maternité. Et si notre magicien fondait une religion, elle serait alors restreinte au niveau métaphysique, et par conséquent au niveau éthique. Le Judaïsme et l’Islam sont des exemples vivants d’un tel échec.

          Un autre exemple : le mode de vie ascétique de tel ou tel mage dissimule souvent une pauvreté intérieure, une étroitesse d’esprit et un manque de générosité. Or, Dame Nature est infiniment prodigue — pas une graine sur un million arrive jamais à la fruition. Que celui qui ne reconnaît point cette vérité invoque Jupiter (3).

          Le danger de la magie cérémonielle — le plus subtil et le plus profond — est le suivant : le magicien tendra naturellement à invoquer les forces qui lui sont le plus sympathiques, et ainsi, telle ou telle tendance déjà fortement développée de sa personnalité s’en trouvera d’autant plus exagérée. AVANT DE COMMENCER SES TRAVAUX, QUE LE MAGE TRACE UN PLAN DE SA GÉOGRAPHIE INTÉRIEURE, ET QU’IL DÉCIDE DE SES INVOCATIONS DE MANIÈRE À REDRESSER LA BALANCE DE SON ÊTRE (4). Ceci, bien entendu, devra être exécuté durant la période préparatoire que constitue l’acquisition des armes magiques et l’aménagement de l’Oratoire.

          Imaginons maintenant que notre mage se découvre une incapacité à distinguer les valeurs respectives de la Vie et de la Mort, idem en ce qui concerne celles des individus et des races, attitude caractéristique de Dame Nature. Peut-être aura-t-il tendance à percevoir la « première noble vérité », énoncée par Bouddha : Tout est affliction. Dame Nature prend alors l’apparence d’une grande tragédienne. Peut-être même ce mage expérimentera-t-il la grande extase nommée Tristesse. S’il est intelligent, il s’apercevra qu’il n’est aucune Déité qui n’exprime cette réalité à un moment ou à un autre de son Cycle, ce qui cependant n’en empêche aucune de posséder une nature joyeuse. Il pourra trouver ce qu’il lui manque en invoquant Dyonisos.

          IL EXISTE TROIS PRINCIPALES MÉTHODES AFIN D’ÉVOQUER QUELQUE DÉITÉ QUE CE SOIT.

          La Première Méthode est la dévotion. Cette pratique est de nature mystique et n’a pas à être explicitée ici — consulter le Liber 175 (5).

          La Seconde Méthode est la franche invocation cérémonielle. C’est celle qui fut la plus usitée au Moyen-Âge. Son avantage réside dans son côté direct, son désavantage dans la crudité de sa démarche. La « Goétie » — et de nombreux autres Rituels — donne de précieuses indications quant à cette méthode magique. Consacrons quelques lignes encore à cette dernière.

          En ce qui concerne une éventuelle invocation de Bacchus, nous serons cependant bref. Le symbolisme de la sephire Tiphéreth exprime correctement l’essence bacchique. Pour évoquer cette divinité, il convient donc de construire un Rituel basé sur Tiphéreth. Ouvrons le « Liber 777 » (6), nous trouverons à la ligne 6 (7) de chaque colonne les indications nécessaires quant au matériel (gemmes, couleurs, drogues, armes magiques, etc) utilisable dans le cadre de cette rituélie. Après avoir dûment respecté les impératifs symboliques du Rituel, l’on s’exaltera au moyen de prières et de conjurations dédiées au Dieu jusqu’à ce qu’Il daigne nous apparaître et baigner notre conscience de Sa lumière divine.

          La Troisième Méthode est de nature Théâtrale, c’est sans doute la plus attractive des trois, elle convient tout à fait aux tempéraments artistiques, en cela qu’elle fait beaucoup appel à l’imagination et au sens de l’esthétique.

          Son désavantage réside principalement dans le fait qu’elle est très dure à performer par une seule personne. Mais elle a l’approbation de la plus haute antiquité, et elle est probablement la plus utile pour fonder une religion. C’est la méthode employée par le Catholicisme : elle consiste à mettre en scène de manière théâtrale la légende du Dieu. « Les Bacchantes » d’Euripide est un magnifique exemple de ce type de Rituels; de même la Messe — à un moindre degré. Nous pourrions aussi mentionner certains degrés de la Franc-Maçonnerie, particulièrement le Troisième. Le Rituel 5° = 6o publié dans le n° 3 de la revue « The Equinox » est encore un autre exemple.

          Dans le cas d’un Rituel « théâtral » consacré à Bacchus, l’on commencera par commémorer sa naissance d’une mère mortelle, engrossée par le Père de Tout, la jalousie provoquée par cette incarnation, et la protection divine accordée à cet enfant. L’on commémorera ensuite son voyage vers l’ouest, monté sur un âne. Puis viendra la grande scène du drame bacchique : l’aimable et exquis symbole de la jeunesse accompagné de sa suite (essentiellement composée de femmes) met apparemment en danger l’Ordre Établi, dès lors ce dernier prend des mesures en vue d’éliminer ce germe révolutionnaire. Dyonisos se trouve confronté au Roi en colère, il ne le défie pas, bien au contraire il adopte une attitude humble — sans se démunir cependant d’une secrète assurance et d’un rire intérieur. Son front est couronné de vrilles de vigne. Bacchus, une figure efféminée, avec ces larges feuilles couvrant son front ? Mais ces feuilles cachent des cornes. Le Roi Pentheus, vivante image de la respectabilité (8), est détruit par son orgueil. Il part dans les montagnes afin d’attaquer les femmes disciples de Bacchus (celui-là même qu’il a tourné en ridicule, fouetté et chargé de chaînes); mais dans leur divine folie ce sont elles qui le mettent en pièces.

          Peut-être semblera-t-il impertinent d’en redire quant au mythe de Bacchus après que Walter Pater eut raconté sa légende avec tant de passion et de perspicacité. Nous ne pousserons pas plus loin la dite impertinence en insistant sur les évidents rapports entre le mythe bacchique et le cours de la Nature, sa folie, sa prodigalité, son ivresse, sa joie, et par-dessus tout sa sublime continuité au travers du cycle Vie-Mort. Le lecteur païen comprendra tout ceci en étudiant suffisamment les « Greek Studies » de Walter Pater, et le lecteur Chrétien reconnaîtra point par point la vie du Christ à la lecture de cette légende. Tout cela n’est ni plus ni moins que l’anthropomorphisation dramaturgique du phénomène printanier.

          Le magicien désirant invoquer Bacchus par cette méthode devra par conséquent mettre au point une cérémonie dans laquelle il tiendra le rôle de Bacchus, subira toutes Ses épreuves, et finalement émergera triomphant des ténèbres de la mort. Il devra cependant se méfier d’éventuelles méprises quant à la signification du symbolisme employé. Un exemple célèbre : la doctrine de l’immortalité individuelle est l’interprétation déformatrice d’un tel mythe, destruction de la vérité initialement énoncée. Ça n’est pas cette partie de l’homme totalement dénuée de valeur, la conscience que Jacques Dupont peut avoir de lui-même en tant qu’individu, qui défie la mort — cette conscience qui meurt et renaît à chaque nouvelle pensée. En fait, ce qui persiste (si toutefois quelque chose persiste !) est sa réelle « Jacques Dupontude », une qualité dont il ne sera probablement jamais conscient tout le long de son existence terrestre (9).

          Et même cela ne saurait persister sans mutations. Cela croît éternellement. La Croix est un bâton stérile, et les pétales de la Rose tombent et pourrissent; mais dans l’union de la Croix et de la Rose réside le secret d’une constante succession de vies nouvelles (10). Sans cette union, et sans cette mort de l’individu, le cycle serait rompu.

          Un chapitre de ce livre (plus loin) est consacré à l’élimination des difficultés pratiques inhérentes à cette méthode d’Invocation. Nul doute que le lecteur — dans sa finesse — aura remarqué qu’en fait, ces trois méthodes — dans leurs lignes essentielles — ne sont qu’une. Dans chacun des trois cas, le magicien s’identifie à la Déité invoquée. Invoquer signifie faire appel, faire entrer (« to call in »); tout comme évoquer signifie faire naître, produire (« to call forth »). Là est la différence essentielle entre ces deux branches de la « Magick ». Dans l’invocation, le macrocosme illumine la conscience. Dans l’évocation, le magicien, s’étant identifié au (et ainsi étant devenu le) macrocosme, crée un microcosme. L’on invoque un Dieu dans le Cercle. Mais l’on évoque un Esprit dans le Triangle.

          Dans la première méthode d’invocation, l’identification à la Déité est atteinte par la dévotion et la soumission, en abandonnant toute partie de soi-même hors de propos (et illusoire). C’est le désherbage du jardin.

          Dans la seconde méthode, l’identification à la Déité est obtenue au prix d’une attention spéciale quant à la partie de vous-même que vous désirez atteindre. Elle est de nature positive, alors que la première est de nature négative. C’est la mise en pot, l’arrosage, l’exposition au soleil d’une fleur particulière du jardin.

          Dans la troisième méthode, l’identification à la Déité est obtenue par sympathie (ou mimétisme). Il est très difficile à l’homme ordinaire de se perdre complètement à la lecture d’un texte ou en assistant à une représentation théâtrale. Mais pour qui en est capable, c’est indiscutablement la meilleure méthode.

          Remarquez : chaque élément dans son propre style est de valeur égale. Il est erroné de dire triomphalement « Mors janua vitae » (« La mort est la porte de la vie »), à moins que vous n’ayez déjà affirmé, tout aussi triomphalement, « Vita janua mortis » (« La vie est la porte de la mort »). Pour qui comprend la succession des Eons, et apprécie également le point de vue de la triste Isis et celui du triomphant Osiris (sans oublier le lien que constitue entre eux deux Apophis le destructeur), aucun secret de la Nature ne saurait demeurer voilé. Il crie ce nom de Dieu, dont toutes les religions se sont faites l’écho d’un bout à l’autre de l’histoire, le majestueux péan (11) I.A.O. (12) !

 

Traduction du chapitre I de « Book four, part III : Magick in theory and practice » d’Aleister Crowley (Paris, 1929), par Philippe Pissier (1986).

 

 

NOTES.

1. Consulter « La magie sacrée ou livre d’Abramelin le Mage » (Éds. Niclaus & Bussière, Paris, régulièrement réédité). Et de Crowley (en anglais) : le huitième Aethyr du Liber 418 (« The Vision and the Voice ») et le Liber Samekh (reproduit en appendice IV de « Magick »).

2. La différence entre ces opérations est d’une importance plus théorique que pratique.

3. Il existe de plus profondes considérations grâce auxquelles il apparaît que « Tout ce qui est, est bien ». Elles sont exposées quelque part dans cet ouvrage; nous nous contenterons ici de rappeler au lecteur le concept de sélection naturelle.

4. Consulter (d’A. C.) le Liber 913 (in « The Equinox » VII) et le Liber CXI Aleph (« The Book of Wisdom or Folly »).

5. Une traduction du Liber 175 (ou « LIBER ASTARTE vel BERYLLI ») est reproduite dans ce dossier.

6. « Liber DCCLXXVII (777), Vel Prolegomena Symbolica Ad Systemam Sceptico-Mysticae Viae Explicandae, Fundamentum Hieroglyphicorum Sanctissimorum Scientiae Summae» (ce dictionnaire de correspondances qabalistiques est régulièrement réédité par Samuel Weiser Inc., New York).

7. Tiphéreth : sixième sephire de l’Arbre de Vie, a en autres correspondances : le Soleil, le Christ, le chiffre 6, l’or, la couleur jaune, l’acacia, etc...

8. Il existe une interprétation beaucoup plus profonde du personnage où Pentheus est lui-même « Le Dieu qui Meurt » (« The Dying God »). Consulter « Good Hunting ! » d’A. C. et « Le Rameau d’Or » de J. G. Frazer.

9. Consulter « The Book of Lies » d’A. C. (Samuel Weiser, Inc. New York) où l’on pourra lire plusieurs sermons sur ce sujet. Caps A, D, H, IE, IF, IH, KA, KH, tout particulièrement. La réincarnation du Khu ou Soi magique est un tout autre problème, trop complexe pour être débattu dans le cadre de ce manuel élémentaire.

10. Consulter « The Book of Lies » (ou Liber 333) où l’on pourra lire plusieurs sermons sur ce thème. La complète théorie de la Mort doit être recherchée dans le Liber CXI Aleph.

11. Péan : chant sacré dans la Grèce antique. La « vibration » du nom divin I.A.O. est ici considérée comme tel.

12. Ce nom, I.A.O., est qabalistiquement identique à celui de LA BÊTE et Son nombre 666, ainsi celui qui invoque le premier invoque également le second. Idem, en ce qui concerne AIWAZ et le nombre 93. Voir le chapitre 5 de « Magick in theory and practice » : « The Formula of I.A.O. ».

 

Retour à Blockhaus Revues

Retour à la page d'accueil